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C’est au plus fort de jouer

Publié dans El Milenio (México) en février 2005.

C’EST AU PLUS FORT DE JOUER

Yakov M Rabkin

Le dernier sommet entre Mahmoud Abbas et Ariel Sharon s’est déroulé dans une ambiance détendue. Les deux leaders ont parlé d’une trêve dans la violence dont souffre la région depuis plus d’un siècle. Abbas ferait de son mieux afin de freiner la violence anti-israélienne tandis que Sharon donnerait l’ordre aux troupes israéliennes de s’abstenir de toute opération offensive. La trêve devrait permettre d’aborder les problèmes de fond qui engendrent la violence chronique mais lors du sommet aucun de ces problèmes n’a été abordé. Quels sont ces problèmes et quels sont les moyens de les résoudre? Quelles sont les positions de chacun des adversaires et leur pouvoir relatif dans ce conflit?

Le terrorisme qui est souvent invoqué comme problème majeur n’en est qu’un symptôme. Les activités terroristes prennent un essor lorsqu’il existe un déséquilibre désespérant entre les potentiels militaires des adversaires, et ces activités sont dirigées par la partie faible contre la partie forte. Des activistes sionistes y avaient fait recours depuis 1924 lorsque des agents de la Hagana (organisation sioniste de défense) ont abattu Jacob De Haan, juif hollandais qui coordonnait une opposition proprement juive au sionisme de la part de rabbins de renom, tant en Palestine qu’en Diaspora. Les sionistes ont étendu leurs activités d’intimidation aux Arabes et, plus tard, aux Britanniques à qui la Société des nations avait confié le mandat sur la Palestine après la Première guerre mondiale. Anciens terroristes sionistes Menahem Begin et Itzhak Shamir ont, plusieurs décennies plus tard, occupé le poste de Premier ministre de l’État d’Israël. Le terrorisme est une méthode, une tactique, une réponse à une force prépondérante. Il n’est donc pas un problème de fond.

Par contre, ce qui anime le terrorisme constitue un problème de fond. Il s’agit de la perception d’injustice largement répandue parmi les Arabes palestiniens. À son origine, l’idée de créer un État sioniste, c’est-à-dire un État ethnique, a répugné les juifs bien plus que les musulmans et les chrétiens. La doctrine sioniste voulait transformer l’identité essentiellement religieuse des juifs en une identité nationale du type européen. Mais ce sont les musulmans et les chrétiens qui ont directement souffert de la proclamation de cet État en 1948 et surtout de la politique des forces sionistes de s’approprier le maximum du territoire tout en y intégrant le minimum de chrétiens et musulmans. Des centaines de milliers d’Arabes ont alors fui ou ont été chassés du territoire de l’État d’Israël. Presque personne n’a pu retourner chez soi après la signature des accords de cessez-le-feu un an plus tard. Des villages entiers ont été rasés pour laisser la place à des forêts, à des parcs et même à une université (celle de Tel-Aviv).

Imposé par la force, l’État d’Israël a consolidé son potentiel militaire et économique au point où aucun pays de la région, et a fortiori aucune entité palestinienne, ne peut les menacer dans un conflit ouvert. Apparemment muni d’armes nucléaires, l’État sioniste a assuré à ses citoyens un niveau de vie vingt-sept fois supérieur à celui de la population palestinienne qu’il occupe depuis la guerre de 1967. Une société prospère et post-industrielle se trouve donc côte à côte à une société préindustrielle et pauvre où sévit la malnutrition infantile. Le potentiel à la violence entre ces deux sociétés distinctes y aurait été énorme même en l’absence de toute dépossession et discrimination.

Il ne s’agit donc pas de deux partenaires comparables mais d’une puissance régionale redoutable qui fait face à un gouvernement faible qui exerce un contrôle ténu sur une population appauvrie; en plus cette population est dispersée parmi des enclaves dont l’accès se trouve entre les mains des Israéliens.

Afin de commencer à résoudre les problèmes de fond, l’État sioniste devrait officiellement reconnaître sa part de la responsabilité pour la souffrance des millions de Palestiniens. Il devrait ensuite entreprendre des mesures concrètes pour améliorer le sort de la population occupée, en leur offrant des indemnisations généreuses pour les maisons et les champs perdus depuis 1948. Ce n’est qu’en réduisant l’écart qui sépare les Israéliens et les Palestiniens que l’on pourrait espérer à trouver une solution politique dont les contours pourraient varier dans un diapason assez large : un État palestinien dans les territoires occupés depuis 1967, un État limité aux territoires que la colonisation sioniste des trois dernières décennies a laissé vacants ou bien l’établissement d’un État fédéré dans tous les territoires qui constituaient le mandat britannique en 1948 où tous, les Palestiniens et les Israéliens, auront les mêmes droits politiques et économiques. C’est donc le partenaire fort – Israël – qui doit convaincre le partenaire faible – les Palestiniens – que la trêve leur apportera un jour plus qu’un espoir.


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