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Comment désamorcer la violence antijuive?

Mars 2005.

COMMENT DÉSAMORCER LA VIOLENCE ANTIJUIVE

Yakov M. Rabkin

Lors d’une récente tournée de conférences en France, j’ai entendu des responsables communautaires juifs, voire certains hommes politiques, affirmer que toute opposition au sionisme ne fait que masquer un antisémitisme qui n’ose plus s’afficher au grand jour. Ces accusations me paraissent fausses, cyniques et dangereuses.

Fausses parce que le sionisme constitue une rupture dans la continuité historique du judaïsme : tant les intellectuels sionistes que les rabbins orthodoxes qui s’y opposent s’entendent sur le fait que le sionisme représente un défi à la tradition juive. Selon Yossef Salmon, expert israélien de l’histoire du sionisme, « le sionisme pose la plus grave des menaces parce qu’il vise à voler à la communauté traditionnelle, tant au sein de la diaspora qu’en Eretz Israël [Terre d’Israël], tout son patrimoine, à lui enlever l’objet de ses attentes messianiques. Le sionisme défie tous les aspects du judaïsme traditionnel : dans sa proposition d’une identité juive moderne et nationale, dans la subordination de la société traditionnelle à des styles de vie nouveaux, et dans son attitude envers les concepts religieux de diaspora et de rédemption. La menace sioniste atteint chaque communauté juive. Elle est implacable et frontale, et l’on ne peut lui opposer qu’un rejet sans compromis »[1].

Mon livre Au nom de la Torah[2] offre une histoire de la résistance à cette menace « implacable et frontale ». Comment peut-on qualifier d’antisémites les protagonistes de mon livre, ces résistants antisionistes qui sont en majorité des rabbins? Que dirait-on du Rabbin Isaac Breuer (1883-1946), l’un des penseurs éminents de l’orthodoxie moderne, qui considère que le sionisme, « l’ennemi le plus terrible qui ait jamais existé pour le peuple juif [ …]  tue le peuple et élève ensuite son corps au trône »?

Le Rabbin Shalom Dov Baer Schneersohn, le leader des juifs hassidiques Lubavitch au début du dernier siècle, voit dans le sionisme une négation du judaïsme. Il souligne que le nationalisme, principe cardinal du sionisme, nie le caractère normatif de l’identité juive et en fait une identité « objective ». Dans cette optique, les sionistes représentent une menace dangereuse puisqu’ils offrent un moyen apparemment innocent, d’un côté, de couper le lien entre les juifs et le judaïsme et, de l’autre, de séparer les juifs en un groupe national, distinct des nations au sein desquelles ils vivent. Par ailleurs, l’opposition rabbinique au sionisme ne s’est guère éteinte de nos jours. Elle est particulièrement féroce à l’égard de l’instrumentalisation du judaïsme par les colons sionistes qui ont constamment recours à la force en s’appuyant sur des interprétations romantiques de versets bibliques.

Les accusations qui font l’amalgame entre l’antisionisme et l’antisémitisme sont, en outre, cyniques parce qu’il existe une confluence d’intérêts entre les antisémites qui veulent se débarrasser des juifs et les sionistes qui veulent les concentrer tous en Israël. C’est à l’État d’Israël que profite avant tout l’antisémitisme, en augmentant sa population juive, en y attirant tous ceux qui se sentent menacés par les antisémites. C’est également l’antisémitisme qui justifie le sionisme, pour lequel l’émancipation et l’égalité des droits ne sont que des illusions. L’existence de communautés juives libres et prospères à travers le monde constitue un problème fondamental pour les partisans du sionisme.

Méprendre l’antisionisme pour l’antisémitisme est aussi dangereux car on vide ainsi l’antisémitisme de tout son sens. Même si la propagande antisémite que diffusent certains médias arabes encourage la violence antijuive – et de ce fait renforce la conscience sioniste – c’est la politique d’Israël à l’égard des Palestiniens, bien plus que son interprétation dans les médias, qui est à la source des actes antisémites en Europe. Mais en quoi les enfants juifs de Cagny, victimes d’une attaque terroriste, sont-ils responsables des actes de soldats israéliens à Jénine?

L’association des juifs avec l’État d’Israël est facile, presque naturelle. D’aucuns regardent les juifs de la diaspora comme des étrangers ou encore des citoyens israéliens en séjour prolongé en France. Cette interprétation est chère aux antisémites, mais aussi aux sionistes qui se disent représentants du peuple juif tout entier. En se proclamant « l’avant-garde du peuple juif dans son ensemble », en parlant « au nom du peuple juif » les sionistes renforcent l’association automatique des juifs avec l’État Israël. Cette prétention ne fait qu’encourager l’antisémitisme dans le monde en tribalisant le conflit politique en Terre sainte et en l’exportant vers nos pays. Or, il est grave que les juifs – minorité que la tradition oblige à la pudeur, la miséricorde et la bienfaisance – soient de plus en plus associés aux images de soldats et de colons armés qui remplissent les écrans de télévision du monde entier.

Les termes « l’Etat juif » ou « l’Etat hébreu »  sont dangereux et explosifs. On confond la religion avec la nationalité, ce qui ouvre la porte à la violence antijuive. Le sionisme a formé un peuple israélien qui est distinct des juifs et dont les idéaux ne correspondent guère aux valeurs du judaïsme. La nouvelle identité nationale est très différente de l’identité juive. La prétention de représenter tous les juifs engendre une instabilité chronique pour les juifs et pour l’État d’Israël. Si un jour il veut devenir un État viable, Israël doit abandonner cette prétention. Il doit laisser les juifs de diaspora tranquilles et s’occuper de ses citoyens, qu’ils soient arabes, ukrainiens, ou autres.

Associer tout juif à l’État d’Israël est d’autant plus risqué que, de nos jours, les partisans inconditionnels d’Israël sont plus nombreux parmi les chrétiens que parmi les juifs. Pour le prêcheur évangélique américain Jerry Falwell, la fondation de l’État d’Israël en 1948 a été le jour le plus important dans l’histoire depuis l’ascension de Jésus au ciel et « la preuve que le retour de Jésus-Christ est proche. […] Sans un État d’Israël en Terre sainte, il ne pourrait y avoir de retour de Jésus-Christ, ni jour du Jugement dernier, ni fin du monde. » C’est pourquoi ces groupes chrétiens fournissent une aide politique et financière massive aux forces nationalistes les plus intransigeantes dans la société israélienne. L’État d’Israël cultive ces liens et fait abstraction de l’évangélisation massive des juifs qui est l’objectif ultime de ces groupes. Il est naturel qu’Israël poursuive sa Raison d’État qui, bien entendu, n’a rien à voir avec le judaïsme.

Le discours antisioniste judaïque sert d’antidote puissant à l’antisémitisme. Il dissocie les juifs et le judaïsme de l’État d’Israël et désamorce ainsi la violence antijuive. Il met en relief une contradiction fondamentale du discours communautariste qui ignore le fait que les intérêts des juifs de France et ceux de l’État d’Israël sont différents, voire antithétiques. C’est en reconnaissant cette contradiction que l’on reconnaîtra que tout juif n’est pas sioniste et que toute opposition au sionisme n’est pas antisémite.


* Historien, professeur au département d’histoire de l’Université de Montréal :yakov.rabkin@umontreal.ca.

[1]. Yosef Salmon, « Zionism and Anti-Zionism in Traditional Judaism in Eastern Europe », in Shmuel Almog, Jehuda Reinharz, Anita Shapira (eds), Zionism and Religion, Hanover (NH), Brandeis University Press / University Press of New England, 1998, p. 25.

[2]. Yakov M. Rabkin, Au nom de la Torah. Une histoire de l’opposition juive au sionisme, Sainte-Foy, Les Presses de l’Université Laval, 2004.


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