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Contre amalgames entre Israël et Judaïsme

Rédigé pour Le Devoir (Montréal) en septembre 2006.

CONTRE AMALGAMES ENTRE ISRAËL ET JUDAÏSME

Yakov M Rabkin

Dans son article (Le Devoir, du 25 septembre 2006) Ghila Sroka défend la politique d’Israël au Liban en concluant que « le peuple juif n’aspire à rien de plus que la normalité qui lui est disputée par l’incessante remise en question de la légitimité d’Israël ». Elle répond à un autre article qui dénonce cette politique en l’attribuant aux abus de l’histoire juive. Sans me prononcer ici sur la légitimité de la récente guerre, ni même sur les abus de l’histoire, je tiens à souligner l’importance d’arrêter d’interpréter le comportement de l’État d’Israël – d’une manière positive ou négative – par des amalgames avec le judaïsme.

Tant les sionistes que leurs détracteurs juifs s’entendent pour dire que le sionisme et l’État d’Israël constituent une véritable révolte contre la tradition juive. Nous savons tous que le sionisme ne fait point l’unanimité parmi les juifs. Lorsque, à la fin du 19e siècle, les sionistes ont appelé les juifs à se rassembler en Palestine dans le but d’y former « une nation nouvelle », cette idée radicale a rebuté la grande majorité des juifs, tant athées que pratiquants. L’opposition de principe la plus tenace est venue des érudits du judaïsme qui rejettent comme absurde le concept sioniste de la nation, selon eux, un pastiche tardif du nationalisme européen du 19e siècle. Le sionisme, en effet, constitue une rupture dans l’histoire juive, voire sa négation.

Même si elle peut paraître innocente, l’identification automatique entre l’État d’Israël et, de l’autre côté, les juifs et le judaïsme est dangereuse. Elle mine la confiance en égalité et en tolérance dont font preuve les juifs qui préfèrent vivre en diaspora. Selon le philosophe israélien Joseph Agassi, cette identification considère l’antisémitisme comme inéluctable et Israël comme le seul endroit au monde où les juifs puissent se trouver en sécurité. Selon lui, ce concept est essentiellement antidémocratique: il nie a priori la valeur de l’émancipation des juifs dans l’ensemble du monde moderne. Il sert aussi à justifier l’exigence sioniste de voir tous les juifs soutenir Israël, souvent aux dépens des intérêts nationaux des pays dans lesquels ils vivent. Cette identification automatique suggère que la souveraineté ethnique protège l’homme moderne mieux que la société libérale et pluraliste qui est la nôtre.

On peut comprendre les leaders israéliens qui articulent cette identification en clamant, pourtant sans mandat à cet effet, que l’État d’Israël est légataire de la Shoah et agit au nom des juifs du monde entier : ils cherchent à légitimer leurs politiques par tous les moyens à leur disposition. Leurs alliés dans la diaspora qui annoncent publiquement que la communauté juive est unanime dans son allégeance à l’État d’Israël font face à une situation plus ambiguë : ils savent que ce genre de déclarations alimente la violence anti-juive. En plus, ils ne sont pas sans savoir qu’il n’existe pas une seule communauté juive. Au sein du Québec, par exemple, il faut plutôt parler de communautés juives différentes qui ont des positions variées sur toutes sortes de sujets.

Même si beaucoup de juifs se solidarisent avec l’État d’Israël et y apportent un soutien sans réserve, d’autres juifs protestent vigoureusement contre le gouvernement actuel d’Israël, en croyant que l’éthique juive les enjoint de condamner les opérations de Tsahal (http://www.ujfp.org, http://www.jewishvoiceforpeace.org). Ils annoncent haut et fort : pas en mon nom ! (http://www.nimn.org). D’autres encore protestent contre l’existence même d’un État réservé aux juifs (http://www.jewsnotzionists.org). Cette diversité d’opinions est ce qui depuis toujours a fait la spécificité du people juif.

Il n’est donc pas étonnant qu’il y ait plus de chrétiens que de juifs parmi les partisans inconditionnels de l’État d’Israël. Les églises évangéliques constituent, depuis des années, le pilier intérieur le plus important de l’appui que le gouvernement de George W Bush offre à l’État d’Israël. Cette circonstance donne une raison de plus de dissocier le judaïsme des analyses des politiques que poursuit l’État d’Israël. Il ne faut plus parler de « l’État juif » ou du « lobby juif » mais plutôt de « l’État sioniste » et du « lobby sioniste ». On affirme même que cette dissociation est impérative. Toujours selon Agassi, « Quand on parle d’État juif pour désigner Israël, par exemple, cela donne lieu à une confusion aussi réelle que dangereuse entre la foi et la nationalité. »

L’État d’Israël a depuis longtemps atteint l’âge de majorité. On peut en comprendre les politiques, les critiquer ou les appuyer sans se référer au judaïsme et à la tradition juive contre lesquels le sionisme s’est insurgé dès ses débuts. L’État d’Israël n’est pas habité que par des juifs : d’autres minorités mises à part, la minorité arabe est à elle seule aussi importante en Israël que la population francophone au Canada. Comme nous rappelle Yeshayahu Leibowitz, grand intellectuel israélien du dernier siècle :

Le peuple juif historique ne fut défini ni comme une race, ni comme un peuple de tel ou tel pays ou de tel cadre politique, ni même comme le peuple qui parlerait telle langue, mais comme celui du judaïsme de la Torah et de ses commandements, le peuple d’un mode de vie spécifique, aussi bien sur le plan spirituel que sur le plan pratique…

Le peuple juif a survécu à travers son histoire plus qu’un État. Ghila Sroka a raison que le peuple juif, comme, par ailleurs, tout autre peuple, aspire à la normalité. Mais, il est faux d’associer cette aspiration au sort d’une structure politique, même si elle se nomme l’État d’Israël.

L’auteur est professeur d’histoire et membre du Réseau d’études du Moyen-Orient du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). Son dernier ouvrage s’intitule Au nom de la Torah : une histoire de l’opposition juive au sionisme (Presses de l’Université Laval).


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