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Des juifs contre Bush

Publié dans Le Devoir (Montréal) le 17 octobre 2004, p. A7

DES JUIFS CONTRE BUSH

Yakov M. Rabkin

Il y a peu de pays au monde que le Président Bush appuie avec autant d’ardeur que l’État d’Israël. En effectuant un revirement majeur de la politique américaine au Moyen-Orient, il devient de plus en plus indulgeant quant à la colonisation sioniste de la Cisjordanie et les actions de l’armée israélienne. Le lobby sioniste aux États-Unis trouve une oreille particulièrement attentive à la Maison Blanche de Bush. Les milieux évangéliques chrétiens proches de Bush financent des dizaines de colonies israéliennes en terres palestiniennes et sont les partisans les plus intransigeants des extrémistes nationalistes en Israël. Certains Israéliens parlent d’une nouvelle personnalité politique  – « Busharon » – tant il est devenu difficile de nos jours de distinguer les politiques de Bush de celles de Sharon. Le petit cercle de « néo-conservateurs » qui auraient convaincu Bush de déclencher la guerre en Irak comprend des sionistes notoires. Peu avant les élections, Bush, en allant contre l’avis de son propre Département d’État, a signé une loi contre l’antisémitisme qui offre une protection particulière aux droits des juifs dans le monde entier.

Bush n’a probablement pas oublié que Ronald Reagan, un président vénéré par les républicains, avait réussi à bénéficier de 38% des voix de l’électorat juif, un record depuis le début du 20e siècle pour un candidat du Grand Old Party. On s’attendait à ce que Bush, qui en 2000 n’avait obtenu que 19% de ce vote, pourrait l’égaler cette année. Les fonctionnaires les plus en vue des organisations juives ont maintes fois confirmé que l’administration que dirige Bush est la plus pro-israélienne de toute l’histoire de l’État sioniste. Beaucoup de ces fonctionnaires ont simplement exhorté les juifs à voter pour Bush. Lorsque Bush s’adressait à l’AIPAC, le lobby israélien à Washington, l’auditoire scandait « Four more years! ». Selon toutes ces indications, Bush semblait empocher « le vote juif ». Or, le 2 novembre dernier 75% des juifs américains ont voté contre Bush. À titre de comparaison, si le vote des catholiques et des protestants se divisait presque à 50%, les musulmans ont voté tout comme les juifs – 76% contre Bush – malgré l’opinion souvent exprimée selon laquelle les juifs et les musulmans se trouveraient aux antipodes du spectre politique.  Pourquoi les juifs ont-ils voté ainsi et quelle est la signification de ce vote?

Les juifs votent pour le Parti démocrate depuis longtemps. La droite politique est traditionnellement xénophobe, souvent antisémite, et les juifs qui luttaient tout au long du siècle dernier pour l’égalité et les droits de l’homme se retrouvaient naturellement du côté gauche du spectre politique. La responsabilité sociale et la compassion que promeut la tradition juive expliquent l’appui que donnent la grande majorité des juifs aux programmes d’aide aux démunis et aux projets d’assurance-maladie dont sont privés des millions d’Américains. Comme ont souvent observé les sociologues, « les juifs gagnent comme les protestants blancs et votent comme les porto-ricains ». Le rôle important que les juifs ont joué dans la syndicalisation des industries et des services, dans l’émancipation des noirs américains, dans toute une pléiade de causes progressistes est bien connu et documenté. Or, depuis une décennie, les fonctionnaires des organisations juives qui prétendent représenter les juifs aux États-Unis ont pris un virage vers la droite sioniste qui les rapproche davantage de la droite chrétienne et du Parti républicain. Ceux qui parlent au nom des juifs sont d’habitude solidaires des politiques israéliennes d’une façon inconditionnelle et donnent l’impression que les juifs le sont également. On associe aux juifs en général l’agressivité pro-israélienne des organisations juives qui se veulent représentatives, ce qui rend les juifs de diaspora « otages » de tout excès de l’armée israélienne à Gaza.

Le vote massif des juifs contre le président en place (parmi les groupes importants seulement les noirs ont voté en proportion plus élevée contre Bush) remet en question la légitimité de plusieurs organisations qui clament représenter les juifs américains. Il est clair que ceux qui scandaient « Four more years » devant un Bush heureux et ému le faisaient au nom d’une minorité : au maximum un juif des États-Unis sur quatre. Tandis que c’est au nom de la population juive des États-Unis que ces organisations collectent des millions de dollars, engagent des fonctionnaires sophistiqués et efficaces et haranguent les politiciens américains en faveur d’Israël, le vote anti-Bush de la majorité écrasante des juifs américains suggère que ces fonctionnaires ne représentent qu’une opinion très minoritaire parmi les juifs. Par contre, il est évident qu’ils représentent les intérêts de l’État d’Israël, dont les dirigeants les accueillent ouvertement comme leurs émissaires, voire leurs « ambassadeurs ». Présenter les juifs américains comme partisans inconditionnels d’Israël, unis dans une loyauté absolue à l’État sioniste, déforme la réalité et sert plutôt à fomenter le sentiment anti-juif.

En effet, les valeurs propres au sionisme et au vécu israélien s’opposent souvent aux valeurs juives qui sont chères aux juifs de diaspora en général et aux juifs américains en particulier. Israël est un État où un groupe ethnique ou confessionnel est promu à un statut institutionnellement supérieur. Tandis qu’en Israël on parle ouvertement des plans pour « construire un quartier juif ou une colonie juive », ce genre de discrimination ouverte ne trouve plus de place dans les pays où habitent les juifs de diaspora. On peut imaginer la réaction que provoquerait dans tout pays civilisé une tentative de construire un quartier exclusif pour les catholiques ou les protestants. L’égalité qui est si chère aux juifs américains est sérieusement compromise en Israël : ses citoyens arabes sont discriminés en matière d’éducation, d’emploi et de logement. Les idées plutôt fascistes qui circulent librement au sein même du gouvernement d’Israël, notamment les plans d’expulser les Palestiniens – la version sioniste de l’épuration ethnique – choquent profondément la grande majorité des juifs américains dont l’engagement pour les valeurs libérales reste inébranlable. Ceci explique le fait que ces sionistes fascisants trouvent un soutien financier et politique surtout chez la droite chrétienne, notamment au sein de la Christian Coalition of America.

Il est encore plus difficile pour les juifs américains d’appuyer les opérations militaires d’Israël qui tuent et blessent des milliers de civils palestiniens, dont des centaines d’enfants. Par ailleurs, la grande majorité des juifs sont contre la guerre en Irak, ce qui montre que les « néo-conservateurs » dans l’entourage de Bush ne représentent guère les juifs américains.  Il ne faut pas oublier qu’en Israël même, l’élection de Bush est loin de faire l’unanimité. Gideon Levy, commentateur du quotidien Haaretz, considère que « Les États-Unis ont élu comme président un ennemi d’Israël. Si les quatre prochaines années ressemblent aux quatre premières, le dommage dont souffrira Israël sera irréversible… Un président américain qui donne à Israël la liberté d’agir à son gré dans les territoires occupés n’est pas un ami d’Israël ».

D’un autre côté, il existe plusieurs organisations juives qui oeuvrent pour la tolérance, la paix et l’égalité au Moyen-orient (voir par exemple: www.acjna.org, www.jewsnotzionists.org, www.jewsagainsttheoccupation.org). Le Rabbin Michael Lerner, rédacteur de la revue Tikkun (Réparation) et fondateur d’un mouvement spirituel du même nom, proclame haut et fort que ce qui caractérise les juifs est leur allégeance aux valeurs du judaïsme, lequel désapprouve chauvinisme et violence. Lerner, comme beaucoup de juifs libéraux, s’oppose à l’occupation israélienne des territoires palestiniens et insiste, dans une analyse préélectorale, sur le fait que les pacifistes juifs et non pas les faucons sionistes constituent la tendance dominante chez les juifs américains.

Le vote juif en 2004 semble confirmer cette analyse. Il est alors impératif de dissocier, dans le discours médiatique et politique, les juifs et le judaïsme d’un côté, de l’État d’Israël et du sionisme politique de l’autre. Il faut parler de « l’État sioniste » et du « lobby sioniste » plutôt que de « l’État juif » ou du « lobby juif », d’autant plus que les sionistes chrétiens sont devenus de loin plus nombreux que les juifs de conviction sioniste. Rappelons que lorsque, à la fin du 19e siècle, les sionistes ont appelé les juifs à se rassembler en Palestine dans le but d’y former « une nation nouvelle », cette idée radicale a rebuté la grande majorité des juifs, tant laïcs que pratiquants, qui rejettent comme absurde le concept sioniste de la nation, un pastiche tardif du nationalisme européen du 19e siècle. L’histoire de l’opposition juive au sionisme montre à quel point le sionisme constitue une rupture dans la tradition juive, voire sa négation. Le vote juif américain illustre bien ce conflit entre les valeurs juives et la logique du nationalisme sioniste. On peut alors comprendre pourquoi une des organisations juives opposées à la politique d’Israël s’appelle « Not in My Name » et pourquoi, dans les manifestations juives contre le sionisme, des transparents que portent des juifs hassidiques  proclament en toutes lettres: « We are Americans – not Israelis! ».

L’auteur est professeur titulaire à l’Université de Montréal; son dernier livre s’intitule De Naam van de Thora,  de geschiedenis van de antizionistische joden, Antwerpen: Houtekiet, 2006).


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