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Israël à la défense des juifs? Le renard prêche aux poules

Publié dans Politis (Paris), 2005, p. 19.

Israël à la défense des juifs? Le renard prêche aux poules

Yakov Rabkin

Depuis quelques années, des représentants de l’état d’Israël et ses partisans juifs à travers le monde ont multiplié les expressions de leur préoccupation à l’égard de l’antisémitisme. Or, les invocations de l’antisémitisme par Israël reflètent surtout la raison d’état et mettent les juifs en péril plutôt qu’à leur porter secours. Il y a plusieurs raisons qui empêchent l’état d’Israël de combattre l’antisémitisme. La plupart d’entre elles sont structurelles car l’antisémitisme a depuis toujours donné au projet sioniste sa légitimation la plus solide.

Primo, les dirigeants israéliens cherchent désespérément à augmenter la population juive d’Israël. Ils s’inquiètent ouvertement de ce qu’ils appellent « la bombe démographique », c’est-à-dire la perspective que les juifs redeviennent une minorité en Terre Sainte; pour pallier cette menace, ils encouragent l’aliya (immigration de juifs en Israël).

Or, c’est la détresse plutôt que l’idéalisme qui stimule l’aliya. Une fois que la détresse dans le pays natal se dissipe, se dissipe également le désir de déménager en Israël, voire d’y rester. De nos jours, plus nombreux sont les juifs qui quittent Israël pour la Russie et l’Ukraine que ceux qui migrent dans le sens inverse. L’aliya est à son plus bas depuis quinze ans. Dans ce sens, des doses modérées d’anti-sémitisme ont toujours profité à Israël : l’antisémitisme augmente la population juive d’Israël.

Du reste, les dirigeants israéliens ont utilisé une panoplie de moyens afin de fomenter l’antisémitisme et déstabiliser les diasporas. Les ressortissants juifs du Maroc ou de l’Irak pourraient en dire beaucoup. L’État d’Israël, ainsi que ses prédécesseurs au sein des organisations sionistes, s’est régulièrement opposé à toute migration des juifs dans les pays occidentaux. C’est cette politique sioniste, qui ne dépend guère du parti au pouvoir, qui a fermé les portes des Etats-Unis aux juifs de l’ex-URSS lors de la dernière décennie du 20e siècle et qui, après des années d’efforts forcenés a contraint l’Allemagne de réduire l’immigration des juifs post-soviétiques.

Secundo, les politiques israéliennes envers les Palestiniens provoquent souvent des réactions antisémites. Il est grave que les juifs soient de plus en plus associés aux images de soldats et de colons armés qui remplissent les écrans de télévision du monde entier. Les chefs israéliens prétendent agir « au nom du peuple juif » lorsqu’ils mènent une opération militaire à Jénine ou rasent des quartiers à Rafah. Ils s’efforcent de créer une confusion dans la perception publique entre les Israéliens d’un côté et les juifs de la diaspora de l’autre.

Les expressions sionistes « état juif » ou « colonie juive » qu’utilisent les média ne font encourager l’antisémitisme dans le monde. Pourtant, de nos jours, il y a plus de chrétiens que de juifs qui adorent Israël et lui offrent leur soutien inconditionnel. Ce soutien vient surtout de la droite traditionnellement empreinte d’anti-sémitisme. The Christian Coalition aux Etats-Unis, sans doute le mouvement sioniste le plus puissant au monde, aspire à rassembler tous les juifs en Terre Sainte comme condition préalable au second avènement du Christ.

Finalement, Israël et ses défenseurs tendent à discréditer toute critique d’Israël et de l’idéologie sioniste en les qualifiant d’antisémites. Cette association sert à la fois à museler les critiques d‘Israël et à priver le concept d’antisémitisme de tout son sens.

Toute opposition au sionisme n’est pas antisémite. Mettre en question la légitimité du sionisme et de l’état d’Israël est de nos jours périlleux. Or, plusieurs courants de la pensée juive articulent, depuis plus d’un siècle, un rejet catégorique du projet et de la pratique sionistes qu’incarne l’état d’Israël. Chaque année, à l’occasion du Jour de l’indépendance d’Israël, ces juifs orthodoxes proclament haut et fort : « Le sionisme est contraire au judaïsme ». Dans un de leurs tracts, on lit que le sionisme « a semé la confusion parmi les juifs en faisant de nous un Goliath l’oppresseur. Il a fait de la cruauté et de la corruption la norme pour ses adeptes». Leur discours a beaucoup en commun avec le constat d’échec du sionisme que font plusieurs Israéliens de renom (voir, par exemple, le Document Olga signé par des dizaines d’intellectuels juifs et israéliens: http://oznik.com/words/040712.html).

C’est pour contrer cette menace fondamentale à la légitimité proprement juive d’Israël que les sionistes propagent l’idée que cet État constitue l’alpha et l’oméga de la vie juive;  ce qui, selon l’expression d’Elie Barnavi, l’ancien ambassadeur israélien en France, a tendance à «vassaliser les communautés juives ». Beaucoup parmi les millions de juifs d’Israël se sentent otages du rêve sioniste, d’un état qu’ils ne contrôlent pas, n’y habitent pas, ni même jamais y n’ont foulé le sol.

Il est impératif de dissocier les juifs et le judaïsme de l’état d’Israël ainsi que de sa conduite. L’état Israël, quelles que soient les déclarations de ses dirigeants, ne peut guère servir de rempart contre l’antisémitisme car il est le premier à en tirer profit. Prendre Israël pour défenseur des juifs de la diaspora est naïf et dangereux.

L’auteur est professeur d’histoire à l’Université de Montréal (Québec, Canada) et auteur du livre « Au nom de la Torah : une histoire de l’opposition juive au sionisme » (Éditions PUL, 2004)  actuellement disponible en France.


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