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Israël: une polarisation accrue

Rédigé pour Le Monde en janvier 2002.

Israël : une polarisation accrue

Par Yakov M Rabkin

yakov.rabkin@umontreal.ca

Les deux leaders du gouvernement actuel, Ariel Sharon et Shimon Peres, ont ensemble plus de cent cinquante ans de vie derrière eux. En focalisant d’habitude sur les deux vétérans du sionisme, nous risquons d’obtenir un tableau erroné de ce qui se passe en Israël d’aujourd’hui. Afin de mieux comprendre la vie du pays, il faut jeter un regard sur la société juive israélienne qui comprend plus des deux tiers de l’ensemble de la population.

Les juifs d’Israël constituent une société hétérogène et ouverte à toutes sortes de dissidence. L’Intifada a creusé d’avantage les divisions au sein de cette population. Contrairement au sentiment de solidarité qui envahit les États-Unis depuis le 11 septembre et qui met la presse américaine au pas du gouvernement Bush, les juifs d’Israël ne réagissent en unisson ni aux actes terroristes dont ils sont les cibles, ni aux politiques à l’égard des Palestiniens. Après chaque attaque suicidaire de taille, le premier-ministre Sharon a beau appeler les Israéliens à l’unité à l’instar de leurs alliés américains, mais l’éventail des opinions reste impressionnant, et il témoigne d’une maturité que la société israélienne a atteinte depuis la fondation de l’État en 1948. Le comportement de l’armée israélienne en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza est sans le doute le thème le plus controversé. Tout le monde a une opinion de l’armée car presque tous les citoyens en ont fait une expérience personnelle, et les Palestiniens ne sont pas des Afghans situés à des milliers de kilomètres, mais des gens, quoique rarement fréquentés, qui habitent à quelques dizaines de minutes en voiture.

La désobéissance civile

Il y a quelques jours la Cour suprême d’Israël a affirmé le droit d’un groupe israélien de diffuser aux soldats des renseignements pour le moins inhabituels. Il s’agit des consignes quant à l’information requise pour porter des accusations de crimes de guerre contre leurs supérieurs. Un autre organisme israélien informe les soldats des enjeux et des coûts (souvent un mois de prison) du refus de servir dans les territoires occupés.

La presse ouvre ses pages à des opinions tout à fait contraires à la politique de Sharon. Tandis que l’ancien chef du redoutable Shin Beth, le service de sécurité, proclame qu’il n’ y a pas de solution militaire au conflit avec les Palestiniens et qu’il faut tout simplement se retirer des territoires occupés, un ancien pilote militaire appelle les pilotes actuellement sous les drapeaux de refuser les ordres de bombarder des cibles palestiniennes. Depuis quelques mois,  l’on entend au sein même d’Israël des avertissements dirigés aux militaires quant à la possibilité de poursuites pour des crimes de guerre. De telles poursuites seraient  possibles en Israël et ailleurs au monde où le militaire (ou l’ex-militaire) pourrait se trouver en vacances ou en voyage d’affaires. Ces avertissements mettent en garde les soldats et les officiers, les invitent à exercer un jugement moral en exécutant des ordres, surtout en ce qui à trait à la population civile.

Lorsque l’armée a détruit récemment des maisons des Palestiniens dans la Bande de Gaza, des protestations – y compris celles de l’intérieur du gouvernement actuel – ont forcé les militaires d’en rendre des comptes. La sensibilité morale quant à la souffrance des Palestiniens est plus palpable parmi les juifs d’Israël que parmi les Américains qui ne semblent guère se soucier du sort des milliers d’Afghans civils bombardés par la US Air Force à la recherche d’un seul homme, une approche bien plus brutale que les pires excès de l’armée israélienne. Les media israéliens sont d’habitude moins crédules face aux déclarations de leur gouvernement que ne le soient les média américains. Il ne s’agit plus des journaux d’élite comme Haaretz, mais également des journaux de masse tel Yedioth Aharanot. Rappelons que l’ancien Premier-ministre Barak avait avoué à la télévision israélienne qu’il se serait certainement joint aux rangs du Hamas si le destin l’avait fait subir le sort des Palestiniens dans les territoires.

La valeur d’une vie humaine

L’évolution que subit l’opinion publique en Israël s’explique par la croissance de l’individualisme que les sionistes d’antan dénigraient au profit des valeurs collectivistes. Sacrifier sa vie pour la patrie faisait partie de l’éducation que recevaient tous les enfants dans les écoles sionistes d’Israël. (Pour des raisons religieuses liées à leur adhésion au judaïsme traditionnel, le système d’écoles dit ‘indépendant’ qui dessert la population juive haredi ou ‘ultra-orthodoxe’ s’est depuis toujours gardé à l’écart des valeurs nationalistes que promeut le sionisme.)

Aujourd’hui la valeur d’une vie humaine prend une place centrale dans la société israélienne. Auparavant, peu de citoyens doutaient des politiques gouvernementales, peu mettaient en question l’affirmation que les juifs n’ont nulle part la sécurité que leur offrent l’État d’Israël et son armée.  Actuellement, de plus en plus de citoyens accusent le gouvernement de sacrifier leur sécurité au profit de ce qu’ils considèrent une chimère du Grand Israël, c’est-à-dire, du plan d’occupation indéfinie de la Cisjordanie et du Gaza. Le sens de l’évolution est clair, même si l’arrivée de près d’un million d’anciens citoyens soviétiques lors la dernière décennie ait quelque peu ralenti la progression vers les valeurs de la démocratie libérale. Un autre îlot important, et sans doute trop médiatisé, qui se méfie de la démocratie libérale est celui des colons « géo-bibliques », installés dans les territoires, qui affirment leur droit à toutes les terres vouées aux enfants d’Israël dans la Bible. Les couches défavorisées, elles aussi, se sentent largement à l’écart de l’évolution de la démocratie israélienne.

Mais les actes terroristes secouent tous les juifs d’Israël, sans distinction politique ou sociale. La peur de prendre un autobus, d’aller flâner le soir dans des endroits cools, sans parler du magasinage dans les souks et les commerces arabes, sont des résultats directs de l’Intifada. Un autre résultat – bien plus sérieux – est la croissance de l’émigration. De nombreux citoyens juifs ne voient point de salut à l’intérieur d’Israël. Ceux dont les enfants finissent l’école secondaire sont particulièrement motivés à quitter le pays afin d’épargner leurs enfants au service militaire. Le changement par rapport aux années du sionisme héroïque est frappant. Le service militaire qui était une source de fierté et un rite de passage incontournable, devient de plus en plus une obligation dangereuse à laquelle un nombre croissant de jeunes veulent échapper.

Ceux qui partent vont jusqu’à exprimer un ressentiment par rapport à toute l’entreprise sioniste qui vient de fêter son centenaire. Ils se sentent otages d’un rêve collectiviste de leurs grands-parents qui, traumatisés par les pogroms en Europe de l’Est, ont fait recours à la force militaire afin de construire une société juste où les juifs pourraient vivre en harmonie avec la nature, avec les voisins et avec le monde tout entier. Ils sentent que le rêve original se tourne de plus en plus en cauchemar. Mais d’autres, tout en reconnaissant la gravité de la crise, ne renoncent pas. Ils ont confiance dans l’évolution de la société israélienne, ils affirment que les juifs d’Israël ne sont plus des victimes et doivent donc agir avec la responsabilité que la puissance militaire leur confère. Un intellectuel israélien, Yaron Ezrahi, écrit dans son livre Rubber Bullets : Power & Conscience in Modern Israel : « Pour nous, un Israël qui devient plus sensible au bien-être du citoyen individuel, plus dédié à l’amélioration des conditions sociales, économiques et éducatives, est un État plus humain et plus responsable qu’un État qui continue à sacrifier ses citoyens à la poursuite d’une vision monumentale, irréaliste et moralement inacceptable. » C’est donc au sein même d’Israël que l’on entend les critiques les plus percutantes, et de loin les plus informées, de l’occupation et de la répression des Palestiniens. Mais personne ne peut prédire combien de temps – et combien de victimes – il prendra pour que la désobéissance civile et les protestations des juifs d’Israël portent fruit et harmonisent les politiques envers les Palestiniens avec l’évolution de la société israélienne.


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