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Liaisons dangereuses

Paru dans La Presse (Montréal) le 24 janvier 2002.

Liaisons dangereuses

Yakov M Rabkin*

« Vous êtes tous des faiseurs de troubles ! »

Lors d’une récente entrevue télévisée, l’animateur m’adresse la première question : « Les problèmes que vous faites aux Palestiniens, cela fait partie d’une longue liste de vos activités de faiseurs de troubles depuis des siècles. Vous autres, vous êtes connus pour cela. Qu’en diriez-vous à vos adversaires ? » Sans se préoccuper des nuances, il associe automatiquement moi, le juif avec une calotte sur la tête, avec les actes d’un état souverain qui est Israël. Pourtant, lorsque l’animateur s’adresse quelques minutes plus tard à mon collègue d’origine arabe assis à mes côtés, il ne l’associe point ni avec les Palestiniens, ni avec le terrorisme suicidaire pratiqué à leur nom. Pourquoi ces deux poids, deux mesures ?

L’explication la plus plausible est sans doute historique. Même si, depuis quelques décennies, l’Église a fait des grands efforts afin d’enrayer la propagande anti-juive qui faisait partie de sa doctrine et de son discours quotidien, les vieux préjugés ne meurent que lentement. Les images télévisées de soldats israéliens en guerre à Bethlehem réveillent les anciens fantasmes, et l’on ne peut plus s’empêcher de rendre tout juif responsable de ce qui se passe en Israël.

Même si elle puisse paraître innocente, l’identification automatique entre l’État d’Israël et, de l’autre côté, les juifs et le judaïsme est dangereuse. Elle mine la confiance en égalité et en tolérance dont font preuve deux tiers des juifs du monde lorsqu’ils préfèrent vivre en diaspora plutôt qu’aller s’installer en Israël. Cette identification automatique suggère que la souveraineté ethnique protège l’homme moderne mieux que la société libérale et pluraliste. Elle ne devient moins dangereuse lorsque ce sont les leaders israéliens qui articulent cette identification en clamant, pourtant sans mandat à cet effet, que l’État d’Israël agit au nom des juifs du monde entier.

Suite aux événements du 11 septembre, le Président Bush s’est rendu à une mosquée afin de souligner une distinction qu’il faisait entre les terroristes suicidaires et le reste du monde arabe et islamique. Son gouvernement aurait même aidé certains membres de la famille Ben Laden à partir discrètement des Etats-Unis où ils résidaient au moment de l’attaque. Porter une accusation collective contre tout un groupe ethnique ou religieux aurait enfreint sur les normes les plus élémentaires de nos sociétés libérales. Tant et aussi longtemps que ces groupes respectent la loi et s’abstiennent de la violence, les médias ne les associent pas automatiquement avec les pires excès du terrorisme palestinien. Car l’image du musulman dans l’inconscient collectif occidental est différente de celle du juif.

Pluralisme juif et unanimisme arabe

Il est à attendre que la crise actuelle est fortement ressentie par les juifs. Tout en exprimant des opinions assez variées quant aux racines de la violence cyclique au Moyen-orient, la grande majorité partagent la douleur des victimes au sein de la deuxième communauté juive au monde qu’abrite Israël. Presque tous y ont un ami ou un parent. Beaucoup se solidarisent inconditionnellement avec l’État d’Israël, ils y apportent un soutien sans réserve, en y voyant l’expression ultime de leur identité juive, le gage de leur sécurité dans un monde dangereux. Certains qui considèrent Israël comme dernier refuge, si non pour eux, au moins pour leur progéniture, s’efforcent à étouffer toute critique émanant du sein de la communauté juive, « une pratique staliniste », selon Jordy Cummings, étudiant à Concordia issu d’une des familles juives les plus influentes à Montréal.

Parmi ceux qui partagent la douleur des victimes, certains protestent vigoureusement contre le gouvernement actuel d’Israël, en croyant que l’éthique juive les enjoint de condamner les opérations de Tsahal (http://tikkun.org, http://www.jewishvoiceforpeace.org). Ils annoncent haut et fort : pas en mon nom ! (http://www.nimn.org). Un rassemblement de juifs opposés aux politiques de Sharon est prévu pour Washington à la fin de ce mois (www.jppi.org). D’autres juifs encore, parmi les plus pieux, nient toute légitimité à l’État d’Israël qu’ils considèrent usurpateur des symboles juifs et un obstacle à la rédemption messianique (http://www.jewsnotzionists.org). Mais, selon Michael Freund, expert en communication proche du gouvernement Sharon, la critique la plus dévastatrice d’Israël viendrait de l’intérieur du pays : « plutôt que se rallier autour du drapeau, beaucoup de membres de la gauche israélienne essayent de le faire descendre. »

Cette diversité d’opinions juives ne trouve que peu d’échos dans les pays arabes, et encore moins dans les médias arabes. Il faut chercher longtemps pour y trouver une dénonciation claire du terrorisme suicidaire palestinien qui dévaste des restos et des discothèques en Israël. Les communautés arabes et musulmanes du monde occidental démontrent plutôt un unanimisme qui contraste avec le débat vigoureux parmi les juifs tant en Israël qu’ailleurs.

Le nouvel antisémitisme

Ce qui est plus grave, c’est que la recrudescence de l’antisémitisme est aujourd’hui devenue la monnaie courante dans certains médias arabes. Tandis que le choc de la Shoa et le progrès des libertés individuelles ont affaibli l’antisémitisme dans les pays à majorité chrétienne, l’État d’Israël a étendu la haine du juif au monde arabe et islamique. On puise des vieux clichés meurtriers dans l’arsenal chrétien que les églises elles-mêmes n’utilisent plus. Cette propagande virulente anti-juive, que l’opinion publique internationale tend plutôt à ignorer, s’avère incendiaire. Elle ne fait aucune distinction entre juifs et Israéliens, entre le judaïsme et le sionisme, et elle appelle ouvertement à la violence.

C’est de cette même souche que viennent les attentats récents contre juifs et leurs lieux de culte dans nos sociétés occidentales, y compris au Canada. Selon les spécialistes de l’Institut Stephen Roth des études en antisémitisme et racisme à Tel-Aviv (http://www.tau.ac.il/Anti-Semitism/), il ne s’agit pas d’une résurgence de l’antisémitisme occidental mais plutôt d’un « nouvel antisémitisme » provoqué par la violence au Moyen-orient : « Toute critique du gouvernement d’Israël n’est pas forcément de l’antisémitisme gratuit. Comme les juifs en diaspora ont le droit d’appuyer Israël, les citoyens musulmans ont également le droit d’appuyer les Palestiniens. La clef est le niveau de la violence. »

À l’exception des juifs israéliens, les juifs français ont été touchés par cette violence plus que toute autre communauté juive au monde au cours des derniers jours. Il est donc naturel que ce soit en France que des opposants de Sharon proclament : « Nous condamnons les agressions qui visent une communauté en tant que telle et rendent les juifs collectivement responsables des exactions commises par le gouvernement israélien. Nous condamnons toute dérive antisémite de la lutte contre sa politique. » Leur message mérite d’être entendu partout à cette heure de confusion tragique.

  • l’auteur est professeur titulaire au Département d’histoire à l’Université de Montréal (yakov.rabkin@umontreal.ca)

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