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Malsaine ethnicisation

Publié dans La Presse (Montréal) 28 novembre 2007

Malsaine ethnicisation

Chaque personne, qu’elle se définisse comme juive, musulmane, sikhe ou athée, peut et doit s’exprimer avant tout comme citoyenne

Par Rachad Antonius, Yakov M. Rabkin

Nous sommes tous habitués à nous référer à “la communauté arabe”, “la communauté juive” ou “la communauté russe”. Les médias vont chercher “le représentant de la communauté” pour comprendre ce que pensent sur tel ou tel sujet les citoyens associés à cette communauté. C’est pourquoi il faut féliciter Patrick Lagacé (“Voile maudit”, La Presse le 26 novembre) qui part à la recherche du ” vrai monde” pour ses chroniques sur les musulmans. La diversité au sein des musulmans ou des juifs est énorme, comme elle est, par ailleurs, parmi les chrétiens ou les athées. En s’adressant aux représentants de communautés culturelles, plutôt qu’aux membres de ces communautés en tant que citoyens adultes et indépendants, on tend à ethniciser notre vie politique. Cette tendance mine la démocratie et crée de fait deux classes de citoyens.

En renforçant des stéréotypes ethniques on pose des gestes dangereux. Ainsi, lorsqu’un caricaturiste coiffe un homme d’affaires juif – pourtant laïque et ultramoderne – d’un shtreiml hassidique, le caricaturiste maintient l’illusion de l’existence de “la communauté juive”, supposément avec des intérêts politiques et économiques qui lui sont propres. Or, à Montréal, comme dans d’autres grandes villes en Israël et ailleurs, il existe une panoplie de communautés juives, avec des coutumes, des valeurs morales et des comportements très divergents. Par exemple, même si l’appui à Israël représente une tendance dominante au sein des juifs à Montréal, cet appui est loin de faire l’unanimité parmi eux, ici ou ailleurs.

Il est tout à fait normal que des personnes appartenant à la même religion ou à la même ethnie aient des visions opposées, voire incompatibles, et qu’ils représentent donc des tendances politiques différentes. C’est un aspect fondamental de la démocratie. Ils n’appartiennent à la même communauté que dans l’imaginaire de ceux qui les considèrent comme “autres”. Faut-il rappeler l’évidence que les différences d’intérêts, ou de classe, que des orientations idéologiques jouent beaucoup plus que les différences ethniques, religieuses ou culturelles dans la formation des idées politiques ? Ce n’est pas pour rien que des ouvriers juifs ont joué un rôle si important dans l’histoire du syndicalisme québécois, souvent dirigé contre leurs patrons juifs. Et ce n’est pas un hasard si ceux et celles qui s’opposent le plus vigoureusement aux idées conservatrices dans les communautés musulmanes sont issus de ces mêmes communautés.

Certains juifs ont formé des organisations politiques et affirment parler au nom de “tous” les juifs, de même que certains musulmans prétendent parler au nom de tous les musulmans. Ils se posent alors en intermédiaires entre le pouvoir et leurs communautés, et négocient des appuis, distribuent des privilèges, et proposent des candidats aux élections ou mettent leur veto à d’autres.

Cette tendance à faire la politique en passant par des “médiateurs ethniques” a des conséquences néfastes sur les pratiques politiques. Elle entraîne une ethnicisation malsaine des jeux de pouvoir. Bien sûr, cette ethnicisation de la politique n’est pas le résultat du discours médiatique, mais avant tout de pratiques réelles dans le champ politique. Mais le discours médiatique peut la légitimer et la consolider en la présentant comme naturelle. Elle devient alors un pris-pour-acquis, un “fait” sur lequel nous construisons notre compréhension de la réalité politique. Du même coup, elle occulte les différences à l’intérieur des communautés, et favorise la création de stéréotypes qui, répétés à l’infini, finissent par produire des antagonismes orientés vers des communautés plutôt que vers des politiques. La presse écrite devrait être plus vigilante dans la formulation de ses titres sur ce sujet.

Chaque personne, qu’elle se définisse comme juive, musulmane, sikhe ou athée, peut et doit s’exprimer avant tout, dans le champ politique, comme citoyenne, même si elle a aussi des préoccupations propres à l’exercice de sa religion (ou de son droit de ne pas croire). Elle doit pouvoir s’exprimer dans le champ politique sans passer par “les instances communautaires”. Elle a le droit de s’exprimer sans que son identité ne soit contestée ou délégitimée, et sans être stigmatisée. Le Canada et le Québec se sont dotés d’instruments juridiques et politiques afin de protéger les droits des minorités : ce sont ces instruments communs qu’il faut développer et renforcer si on veut consolider de véritables appartenances citoyennes.

Cette ethnicisation de la politique a conduit à la généralisation de pratiques, dans tous les paliers du gouvernement, qui consistent à consulter les instances communautaires avant de nommer des citoyens issus des “communautés culturelles” à des postes importants (par exemple, les juges). Il faut le dire clairement : ceci nous apparaît comme une pratique qui appartient à des temps révolus. Elle conduit à des représentations de ces communautés comme étant uniformes et à occulter la diversité qui les caractérise. Elle porte atteinte également au statut de citoyen de chacun de nous.

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Antonius, Rachad ; Rabkin, Yakov M.

M. Rabkin est professeur au département d’histoire à l’Université de Montréal ; la version anglaise de son dernier ouvrage Au Nom de la Torah : une histoire de l’opposition juive au sionisme fut nominée pour le Prix du gouverneur général du Canada en 2006.

M. Antonius est professeur au département de sociologie à l’UQAM.


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