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Mentalité de troupeau

Avril 2002.

Mentalité de troupeau

Yakov M Rabkin*

Le seul cas connu de menace de mort proféré en Amérique du nord dans la foulée qui entoure la crise actuelle en Israël/Palestine concerne une famille juive. La famille Shapiro de Brooklyn, NY, a dû quitter son foyer et se réfugier derrière une protection policière. Un éditorial du New York Times a qualifié cette menace d’acte terroriste. Qui les menace ? D’autres juifs, notamment ceux qui les considèrent « traîtres» d’avoir engendré un fils qui aurait porté de l’aide médicale au quartier-général d’Arafat assiégé par l’armée israélienne. Des accusations de ce genre ne sont guère rares de ces jours-ci.

Un étudiant juif de l’Université Concordia proteste les actes du gouvernement Sharon en Palestine. Rien d’étonnant en soi sauf que son nom est Cummings, le nom que porte le campus des organisations juives situé à l’ouest de la Côte Ste Catherine. Sa famille est parmi les plus influentes au sein de l’establishment juif de Montréal, ce qui suggère que les critiques juives d’Israël ne sont point aussi marginales que l’on veut nous faire croire.

Un érudit de la Torah à longue barbe et papillotes dit, en s’adressant à un groupe d’étudiants à l’Université de Montréal, que « ni l’État d’Israël, ni ses politiques, n’ont rien à voir avec le judaïsme et la Torah. Tandis le but de tout juif est de sanctifier le profane, ce qui se fait par Israël tend souvent à profaner le sacré. » Le savant vient de toute une dynastie rabbinique, connue tant ici qu’en France, et son point de vue est réfléchi et s’appui sur des sources judaïques impeccables.

Il est à attendre que la crise actuelle est fortement ressentie par les juifs. Les réactions sont pourtant très variées. Beaucoup se solidarisent viscéralement avec ce que fait l’État d’Israël, ils y apportent un soutien émotif, en croyant que l’État d’Israël est l’expression ultime de leur identité juive, le gage de leur sécurité dans un monde dangereux. Ils disent de n’avoir aucun droit moral de critiquer Israël qu’ils considèrent comme dernier refuge, si non pour eux, au moins pour leur progéniture. Au moyen de cette vision ils s’imposent une discipline presque militaire et se sentent menacés lorsque des attaques, voire des attaques verbales, sont dirigées contre Israël.

D’autres protestent vigoureusement contre ce qu’ils considèrent des excès de l’armée israélienne, en croyant que l’éthique juive les enjoint de condamner la brutalité (http://tikkun.org). Ils annoncent haut et fort : pas en mon nom ! (http://www.nimn.org).  D’autres juifs encore, parmi les plus pieux, nient toute légitimité à l’État d’Israël qu’ils considèrent usurpateur des symboles juifs. Ils prient pour que « l’État d’Israël disparaisse sans qu’aucun juif en souffre » et considèrent que le sionisme retarde l’arrivée du Messie et donc de la rédemption ultime (http://www.netureikarta.org)

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Il est donc faux de faire un amalgame entre l’État d’Israël d’un côté, et les juifs et le judaïsme de l’autre. Mais qui et pourquoi fait cet amalgame ? Qui fait dégénérer une critique morale et politique de l’État d’Israël en des philippiques contre les juifs et le judaïsme ?

L’antisémitisme le plus recrudescent est aujourd’hui la monnaie courante dans médias arabes. Ils véhiculent les vieux clichés meurtriers qui puisent dans l’arsenal chrétien que les églises ont, par ailleurs, rejetés, surtout suite au génocide que les juifs ont souffert en Europe. L’entreprise sioniste et l’État d’Israël qui en est sorti en 1948,  loin d’enrayer l’antisémitisme, ont simplement fait étendre la haine du juif au monde arabe et islamique. Et ce sont des éclats du conflit du Moyen-orient qui sont à l’origine des actes de violence contres des lieux de cultes et autres sites juifs que l’Europe a connus récemment.  Mais des signes de cet antisémitisme se font sentir également dans nos sociétés occidentales. Ils proviennent largement de la simpliste association que font d’aucuns entre l’État d’Israël d’un côté, et les juifs et le judaïsme, de l’autre.

À l’exception des juifs israéliens, les juifs français ont subi plus de violence les derniers jours que toute autre communauté juive au monde. Il est donc naturel que ce soit en France que se sont les opposants de Sharon qui proclament : « Nous condamnons les agressions qui visent une communauté en tant que telle et rendent les juifs collectivement responsables des exactions commises par le gouvernement israélien. Nous condamnons toute dérive antisémite de la lutte contre sa politique. » Leur message mérite d’être écouté partout.

Même si elle puisse paraître innocente, l’association entre l’État d’Israël et, de l’autre côté, les juifs et le judaïsme est pernicieuse et dangereuse. Elle mine les bases mêmes de la tolérance et de l’harmonie que nos sociétés ont acquises après tant d’efforts et de sacrifices. Elle mine en particulier la confiance en institutions démocratiques dont les juifs font preuve lorsqu’ils préfèrent en grande majorité de rester au Canada, en Russie, voire immigrer en Allemagne, plutôt qu’aller s’installer en Israël. Cette association renforce la vision sioniste, vestige du nationalisme romantique du 19-ème siècle, selon laquelle la souveraineté ethnique est la meilleure garantie de la sécurité de l’homme moderne. Le sionisme et l’antisémitisme racial ont les même origines conceptuelles et ils tendent à s’alimenter mutuellement. Les dirigeants israéliens, même les plus libéraux, ne peuvent s’empêcher de mobiliser chaque épisode antisémite à la cause du sionisme en affirmant que le juif ne peut être en sécurité qu’en Israël. Mais l’antisémitisme est avant tout un mal dont les récidives visent tous dans nos sociétés modernes.

Nous avons tous l’intérêt de renforcer les libertés civiles et d’enrayer toute importation de conflits étrangers sur notre sol. Projeter une rage provoquée par le 11 septembre contre une musulmane en hijab à la Ville St Laurent, reprocher à un juif de Côte St Luc le siège d’une église à Bethlehem, sont des manifestations d’une même mentalité dangereuse, la mentalité de troupeau qu’il vaut mieux laisser dans le passé. Après tout, les différends parmi les juifs et parmi les musulmans ne sont point moins prononcés qui ceux existent entre eux.  Si non la famille Shapiro n’aurait pas fait recours à la prodigieuse police new-yorkaise.

*  l’auteur est professeur titulaire au Département d’histoire à l’Université de Montréal (yakov.rabkin@umontreal.ca)


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