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Sionisme = judaïsme? Amalgame faux et dangereux!

L’Opinion (Casablanca, Maroc), juillet 2004.

Sionisme = judaïsme?

Amalgame faux et dangereux!

Yakov Rabkin

L’éditorial de l’Opinion du 16 juin déplore – à juste titre – l’usage politique que font les sionistes de la menace antisémite. En effet, depuis quelque temps, des représentants de l’État d’Israël ont multiplié leurs protestations contre l’antisémitisme. Ces invocations de l’antisémitisme par Israël et ses partisans inconditionnels reflètent surtout la raison d’état et tendent à mettre les juifs en péril plutôt qu’à leur porter secours; elles tendent à discréditer toute critique d’Israël et de l’idéologie sioniste en les qualifiant d’antisémites.

Or, des doses modérées d’anti-sémitisme ont toujours profité à Israël : l’antisémitisme augmente la population juive d’Israël en y attirant ceux qui se sentent menacés par les antisémites ailleurs. C’est la détresse plutôt que l’idéalisme qui a stimulé l’aliya (immigration de juifs en Israël). Une fois que la détresse dans le pays natal se dissipe, se dissipe également le désir de déménager en Israël, voire d’y rester. De nos jours, plus nombreux sont les juifs qui quittent Israël pour la Russie et l’Ukraine que ceux qui migrent dans le sens inverse. La plupart des juifs qui se sentent menacés en France préfèrent s’installer en Amérique du nord plutôt qu’en Israël. L’aliya est à son plus bas depuis quinze ans.

Le Premier ministre de la Turquie a récemment souligné que les politiques israéliennes envers les Palestiniens provoquent des réactions antisémites. Il est grave que les juifs soient de plus en plus associés aux images de soldats et de colons armés qui remplissent les écrans de télévision du monde entier. Il est vrai que les sionistes propagent l’idée que l’état d’Israël constitue l’alpha et l’oméga de la vie juive. Les leaders israéliens parlent « au nom du peuple juif » et s’efforcent de créer une confusion dans la perception publique entre les Israéliens d’un côté et les juifs de la diaspora de l’autre. Ils postulent qu’Israël est « l’état du peuple juif » plutôt que l’état de ses propres citoyens. Ceci ne fait qu’encourager l’antisémitisme dans le monde. Mais le Premier ministre turc, doit-il accepter et répéter ces clichés sionistes?

Attaques incendiaires contre des écoles juives, croix gammées sur des synagogues, ne sont que des retombées les plus récentes du conflit israélo-palestinien. Depuis longtemps, les antisémites sont convaincus qu’il existe des intérêts politiques spécifiquement juifs, néfastes pour le reste de l’humanité, voire même un complot juif mondial. Le faux infâme, les Protocoles des anciens de Sion serait l’expression la mieux connue pour appuyer ce genre de croyances.

Afin de libérer le discours public sur le sionisme, il est impératif de dissocier les juifs et le judaïsme de l’état d’Israël ainsi que de sa conduite. Il ne faut plus parler de « l’état juif » ou du « lobby juif » mais plutôt de « l’état sioniste » et du « lobby sioniste ».

Comme je démontre dans mon livre Une histoire de l’opposition juive au sionisme, lorsque, à la fin du 19e siècle, les sionistes ont appelé les juifs à se rassembler en Palestine dans le but d’y former « une nation nouvelle », cette idée radicale a rebuté la grande majorité des juifs, tant laïcs que pratiquants. L’opposition de principe la plus tenace est venue des érudits du judaïsme qui rejettent comme absurde le concept sioniste de la nation, un pastiche tardif du nationalisme européen.

Ces juifs pieux refusent, jusqu’à présent, de réduire la Terre d’Israël, source d’inspiration spirituelle depuis deux millénaires, à un concept géopolitique d’un État moderne. Après tout, l’entreprise sioniste ne constitue qu’un épisode controversé et relativement bref dans l’histoire juive,  à peine sa culmination inéluctable, comme la présentent d’aucuns. Il y a de plus en plus de juifs, tant orthodoxes que libéraux, qui craignent qu’Israël ternisse le judaïsme et menace les juifs tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. La proverbiale « solidarité juive », que déplorent tant les antisémites, ne s’y manifeste point.

C’est pourquoi, de nos jours, il y a plus de chrétiens que de juifs qui adorent Israël et lui offrent leur soutien inconditionnel. Ce soutien vient surtout de la droite traditionnellement empreinte d’anti-sémitisme. La coalition chrétienne aux États-Unis, sans doute le mouvement sioniste le plus puissant au monde, aspire à rassembler tous les juifs en Terre Sainte comme condition préalable au second avènement du Christ. Ils attendent des juifs ainsi rassemblés de reconnaître Jésus comme messie ou faire face à l’extermination, une perspective qui, naturellement, n’attire que peu de juifs. Pour des raisons d’opportunisme politique, plusieurs partis nationalistes en Israël ont tissés des liens très étroits avec la Coalition chrétienne dont le soutien de l’entreprise sioniste – tant politique que financier – laisse loin derrière tout soutien que pourra jamais lui offrir les juifs.

Beaucoup parmi les millions de juifs d’Israël se sentent otages du rêve sioniste qui tourne tragiquement au cauchemar sanguinaire. Mais ce rêve tend également à prendre en otage les juifs de la diaspora; on les associe à un état qu’ils ne contrôlent pas, n’y habitent pas, ni même jamais y ont foulé le sol. Le journal israélien Haaretz se fait l’écho de ces préoccupations:

« Qu’il s’agisse de l’ignorance apathique, du manque de solidarité ou d’un point de vue cynique qui considère l’accélération de demandes d’immigration comme le seul objectif à viser, Israël, qui se prend pour gardien des juifs du monde, peut bien découvrir qu’il est la source de tous leurs malheurs. »

Or, l’avenir des juifs ne doit pas dépendre du futur de l’état sioniste, aussi armé et combatif qu’il puisse être; car cette dépendance menacerait l’essence même de leur judaïté. Tous les États du monde, y compris Israël, sont éphémères; ils apparaissent et disparaissent. L’existence de cet État ne présente aucune importance pour celle du peuple juif. Les juifs dans le monde peuvent très bien vivre sans lui. Il reste à voir si la rupture entre le judaïsme et le sionisme est définitive.

C’est pourquoi il est temps d’arrêter de régurgiter les clichés sionistes en associant les juifs et le judaïsme aux agissements de l’État d’Israël et de son armée. Cet amalgame est tant faux que dangereux.

Yakov Rabkin, professeur titulaire à l’Université de Montréal (Québec, Canada), vient de publier le livre « Une histoire de l’opposition juive au sionisme » dont les lancements ont eu lieu au Maroc entre le 10 et 15 juin. L’Opinion en a publié une recension il y a quelques semaines.


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