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Un anniversaire qui divise

Publié dans Orient le jour, Beyrouth, le 9 mai 2008.

Un anniversaire qui divise

Yakov M. Rabkin

Alors que l’État d’Israël se prépare à célébrer son 60e anniversaire, une profonde division s’est développée entre les nationalistes de droite et les juifs, tant laïques que religieux, qui rejettent ou remettent en question le nationalisme ethnique de l’État d’Israël. Un débat public ouvert et franc sur la place de l’État sioniste dans la continuité juive a désormais lieu tant en Israël qu’au sein des diasporas juives.

Depuis des décennies de nombreux juifs tentent de réconcilier les contradictions existant entre le judaïsme tel qu’ils le professent et l’idéologie sioniste qui s’est emparée d’eux. Ainsi Avraham Burg, qui présidait, à tour de rôle, la Knesset et l’Organisation sioniste mondiale, déplore la direction violente qu’a prise la société israélienne. Considérant le projet sioniste moribond, il appelle à tous ceux de ses compatriotes qui peuvent le faire de se procurer un deuxième passeport. Son appel peut étonner : après tout Israël est une puissance nucléaire et un succès économique impressionnants.

Or, de plus en plus de juifs israéliens demandent publiquement si l’état-nation ethnique, assiégé chroniquement au Moyen-Orient, est « bon pour les juifs. » Parmi eux, beaucoup continuent à être préoccupés par le fait que le sionisme militant détruit les valeurs morales juives et met les juifs en danger. Ils constatent que c’est la structure exclusive de l’État sioniste qui entraîne l’utilisation chronique de la force. Ils attribuent aux fondateurs de l’État, tous originaires de l’Europe de l’Est, une myopie dangereuse qui ne prenait pas en compte les droits des Palestiniens musulmans et chrétiens dépossédés et déplacés au cours de la réalisation du rêve sioniste. S’appuyant sur leur supériorité militaire les leaders sionistes ne faisait point l’attention aux avertissements venant tant de sources traditionnelles du judaïsme que de grands penseurs juifs contemporains. Tandis que le Prophète Samuel rappelait que « ce n’est pas la force qui fait le vainqueur », la politologue juive allemande Hannah Arendt était plutôt pragmatique:

Même si les juifs pouvaient gagner la guerre, … les juifs victorieux seraient entourés par une population arabe entièrement hostile, isolés derrières des frontières menacées, absorbés par le besoin d’autodéfense physique… Et tout cela serait le destin d’une nation qui – peu importe le nombre d’immigrants qu’elle pourrait intégrer et peu importe jusqu’où seraient étendues les frontières – restera un peuple très petit devant des voisins hostiles bien plus nombreux.

Un vétéran de la milice sioniste Hagana et un des héros de la création d’Israël n’est pas arrivé à fêter le 60e anniversaire de l’État sioniste. Yossi Harel, capitaine du légendaire bateau Exodus qui, en 1947, transportaient 4500 juifs européens, dont la majorité rescapés de la Shoah, est mort à la fin d’avril. Le bateau a été repoussé par les autorités britanniques qui craignaient que l’arrivée de milliers de colons sionistes allait menacer la société palestinienne alors multiethnique. En commentant cet épisode, rendu célèbre par Holywood dans un film qui met en vedette Paul Newman, Harel a dit que « l’Histoire a prouvé que l’on ne peut pas vaincre les réfugiés ». Ironiquement, sa conclusion se révèle vraie de nos jours par rapport aux millions de réfugiés palestiniens et de leurs descendants.

Les juifs israéliens, tout comme les diasporas juives, sont profondément divisés. L’axe, le long duquel cette division s’est formée ne correspond a aucune des divisions habituelles ashkénaze/sépharade, pratiquant/non pratiquant, orthodoxe/non-orthodoxe. Dans chacune de ces catégories se trouvent des juifs pour qui la fierté nationale, et même l’arrogance, est une valeur positive, et qui donnent leur appui enthousiaste a l’état qui incarne pour eux une garantie de la survie des juifs.

Mais chacune de ces catégories inclut également des juifs qui croient  que le prix humain et moral que l’État ethnique juif exige, sape tout ce que le judaïsme enseigne, en particulier les valeurs clés de l’humilité, et de la compassion. Tout comme les partisans les plus inconditionnels du recours continu à la force, ils pointent du doigt le paradoxe qui veut qu’Israël, souvent présenté comme un asile ultime, devienne l’un des endroits les plus dangereux pour les juifs. L’esprit de pionnier qui anime certains colons en Cisjordanie les irrite et paraît désuet, voire dangereux.

Les clivages parmi les juifs sont si aigus qu’ils peuvent les diviser de manière aussi irrémédiable que lors de l’avènement du christianisme il y a deux millénaires. Le christianisme, qui incarne une lecture grecque de la Torah, s’est par la suite détaché du judaïsme. Comme le christianisme, le sionisme, reflétant une lecture nationaliste et romantique de la Torah et de l’histoire juive, en est venu à fasciner de nombreux juifs. Il reste à voir si la rupture entre ceux qui s’en remettent a la tradition morale juive et les convertis à l’exclusivisme nationaliste juif peut un jour être palliée.

Yakov M. Rabkin est l’auteur de « Au nom de la Torah : une histoire de lòpposition juive au sionisme » (PUL, 2004). Il est professeur d’histoire a l’Université de Montréal.


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