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Une opposition juive au sionisme

Article paru dans France-Ouest, le 15 juin 2004

Une opposition juive au sionisme

Par Yakov M Rabkin

Chaque année, à l’occasion du Jour de l’indépendance d’Israël, des juifs en redingotes et chapeaux noirs manifestent avec des affiches pour le moins controversées : « Arrêtez l’aventure sanguinaire du sionisme! », « Le rêve sioniste tourne en cauchemar », « Sionisme est contraire au judaïsme ». Dans un de leurs tracts, on lit que le sionisme « a semé la confusion parmi les juifs tant en Israël qu’en Amérique en faisant de nous un Goliath l’oppresseur. Il a fait de la cruauté et de la corruption la norme pour ses adeptes. … Que nous méritions de voir le démantèlement pacifique de l’État et l’arrivée de la paix entre les musulmans et les juifs dans le monde entier ! »

Le rejet du sionisme au nom de la Torah et de la tradition juive est un phénomène peu connu du public. Ce rejet est d’autant plus significatif qu’il ne peut à aucun cas être qualifié d’antisémite, contrairement aux récentes tentatives d’assimiler tout antisionisme à l’antisémitisme.  Ce phénomène peut paraître paradoxal. Après tout, l’association que le public fait entre Israël et les juifs est presque automatique, la presse se réfère régulièrement à « l’État juif » ou à « l’État hébreu ». Les politiciens israéliens parlent souvent « au nom du peuple juif ». Or, le mouvement sioniste et, plus tard, la proclamation de l’État d’Israël, provoquent une des plus grandes déchirures dans l’histoire juive.

En fait, tant les intellectuels sionistes que les rabbins orthodoxes qui s’y opposent, s’entendent pour dire que le sionisme représente une négation de la tradition juive. Selon Yosef Salmon, expert israélien de l’histoire du sionisme :

« Le sionisme a posé la plus grave menace parce qu’il visait à voler à la communauté traditionnelle tout son patrimoine, tant dans la diaspora qu’en Terre Israël, lui enlever l’objet de ses attentes messianiques. Le sionisme défiait tous les aspects du judaïsme traditionnel : dans sa proposition d’une identité juive moderne et nationale; dans la subordination de la société traditionnelle à des styles de vie nouveaux; dans son attitude envers les concepts religieux de diaspora et de rédemption. La menace sioniste a atteint chaque communauté juive. Elle était implacable et frontale, et l’on ne pouvait lui opposer qu’un rejet sans compromis. »

Mon dernier livre qui vient de sortir en librairie offre une histoire de cette résistance à la menace « implacable et frontale » du sionisme. Il ouvre une fenêtre sur cette résistance vigoureuse et durable que les partisans du sionisme considèrent, à leur tour, comme un sacrilège. Les adversaires et les détracteurs du sionisme dont il s’agit dans ce livre ne sont pas que les juifs en redingotes noires; le phénomène est plus diversifié. Tous insistent que l’État d’Israël devrait être connu comme « l’État sioniste », jamais « l’État juif » ou « l’État hébreu ».

Le sionisme et l’État d’Israël ont profondément changé l’image que beaucoup de juifs projettent dans le monde. Le paradoxe du sionisme reste instructif : en essayant de préserver le peuple de cette façon, on a fini par le changer au point de le rendre méconnaissable, en plus d’en faire le foyer d’un conflit militaire chronique. Considérant que, de nos jours, il y a plus de chrétiens que de juifs parmi les partisans inconditionnels d’Israël, faut-il associer les juifs à l’état d’Israël qui fait fi aux valeurs morales du judaïsme?

L’auteur est professeur d’histoire à l’Université de Montréal (Québec, Canada). Le lancement de son livre « Une histoire de l’opposition juive au sionisme »  aura lieu à Paris le 3 juin à 18 h à la Maison du Canada, 31 boulevard Jourdan, (RER « B » Cité universitaire).


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