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Al Shark, juillet 2005

Publié dans Al-Shark () en juillet 2005.

1. Que pensez-vous du processus de paix entre Israël et les Palestiniens?

Le processus, dans la mesure qu’il existe,  est lent et déséquilibré. L’État d’Israël est incomparablement plus puissant, en termes militaires, mais aussi en termes économiques et intellectuels. Deux ingrédients sont essentiels pour établir la paix: la vérité et la réconciliation. C’est pourquoi il faut plutôt privilégier des contacts directs entre Israéliens et Palestiniens, des discussions ouvertes sur leur passé douloureux commun, des projets de coopération. Il faut également compenser monétairement tous ceux qui ont perdu des biens suite à la création de l’État d’Israël, surtout ceux dont les biens immobiliers n’existent plus. Cette compensation massive pallierait au moins au déséquilibre économique qui pèse lourdement sur les Palestiniens.  

2. Ne voyez-vous pas que les juifs anti-sionistes peuvent avoir un impact positif?

Mon dernier livre met en évidence une vérité souvent oubliée : le sionisme et l’État d’Israël représentent des ruptures drastiques dans l’histoire juive plutôt que sa culmination. C’est ce que connaissent bien les historiens mais qu’ignore souvent le grand public. C’est pour atteindre le grand public que certains mouvements antisionistes juifs diffusent leur message. Dans un de leurs tracts, on lit que le sionisme « a semé la confusion parmi les juifs tant en Israël qu’en Amérique en faisant de nous l’oppresseur. Il a fait de la cruauté et de la corruption la norme pour ses adeptes. … Que nous méritions de voir le démantèlement pacifique de l’État et l’arrivée de la paix entre les musulmans et les juifs dans le monde entier ! »

Les antisionistes constituent une menace fondamentale à la légitimité proprement juive d’Israël, ce qui oblige les sionistes de propager l’idée que cet État constitue l’alpha et l’oméga de la vie juive. Les médias agissent dans le même sens que les sionistes et font des amalgames faux et dangereux entre le sionisme et le judaïsme, entre juifs et Israéliens. Certains médias arabes agissent comme les meilleurs alliés du sionisme quand ils diffusent des propos antisémites empruntés au passé de l’Europe (complot juif mondial, etc.). Il faut comprendre que le nombre de sionistes chrétiens dépasse de loin le nombre total des juifs du monde entier. Par contre, le conflit entre Israël et Palestine divise profondément les juifs : on y voit des tendances très divergentes, y compris le rejet religieux du sionisme et de l’État qu’il a engendré. En reconnaissant cette diversité et en arrêtant de diaboliser les juifs, les médias arabes peuvent contribuer à la réconciliation, voire un rapprochement entre juifs et arabes, entre juifs et musulmans. Mais on peut commencer par éviter l’adjectif « juif » quand on parle d’Israël. Les termes comme « État juif » ou « colonies juives » ne sont pas innocents : ils confirment l’amalgame entre les juifs et l’État d’Israël et fomentent la violence.

3. A votre avis comment peut-on arriver à une solution définitive au conflit israélo-arabe?

Il n’existe pas de solutions définitives dans notre vie ci bas mais, plutôt, des arrangements plus ou moins temporaires qui peuvent nous permettre de mieux vivre, de vivre tout court. Il faut donc voir que la vie et la dignité humaine constituent des valeurs supérieures à toute structure ou principes politiques. À mon avis, il faut s’inspirer du pragmatisme et des valeurs morales de nos héritages spirituels plutôt que les déformer afin de justifier l’idolâtrie et la violence.

L’adoration des souverainetés, la vénération des frontières « sacrées », l’idolâtrie de l’allégeance  nationale ont fait coulé beaucoup de sang au cours du siècle passé. Il faut bâtir un avenir meilleur où l’être humain ne sera plus renfermé derrière des barrières et n’aura plus à grimper des murailles. L’Europe a contaminé Moyen Orient avec l’idolâtrie de nationalisme au début du 20e siècle. Il faut donc « décontaminer » le Moyen Orient de cette plaie nationaliste et s’inspirer du passé beaucoup plus harmonieux qui caractérisait traditionnellement cette région multiculturelle et multireligieuse.

Le récent film israélien  « La fiancée syrienne » met en relief l’absurdité de la situation où l’humain doit faire face à la frontière arbitraire et artificielle. Mona, est une jeune femme druze qui habite du coté israélien de la ligne du cessez-le-feu sur les Hauteurs du Golan. Un mariage lui est arrangé avec une vedette de la télévision syrienne à Damas. Or, entre les deux s’interposent une frontière, deux Raisons d’État, deux bureaucraties, deux armées nationales, les troupes des Nations unies et la Croix rouge internationale. Le jury du Prix œcuménique qu’a reçu ce film au Festival du film à Montréal souligne que « le film montre les choix courageux qu’il faut faire pour franchir les barrières psychologiques et les frontières des pays qui séparent les familles et les peuples ». L’artiste s’avère souvent plus perspicace que le politicien ou le politologue. Semble-t-il, beaucoup d’artistes israéliens ont compris l’absurde que leur imposent les structures politiques actuelles.

L’État à majorité sioniste n’a existé qu’entre 1948 et 1967. Avant et après ces dates fatidiques, les juifs et les Arabes vivaient ensemble. Les juifs et les Arabes ont vécu ensemble depuis des siècles, et les juifs ont vécu incomparablement mieux dans les pays d’islam qu’en Europe chrétienne. Il faut reconnaître cette réalité et créer des structures politiques sur la base d’égalité et de respect mutuel. Depuis le Canada, il me paraît que la coexistence de différents groupes au sein d’un même État est plus prometteuse que leur division en États différents. Mais, je répète, ce sont les Israéliens et les Palestiniens qui doivent décider ce qui leur convient le mieux. Nous, les étrangers, ne pouvons qu’aider, notamment en mettant en relief la vérité historique et en encourageant la réconciliation.

5. Vous êtes un spécialiste de l’histoire juive, à votre avis quel sera l’avenir de l’État d’Israël?

Je suis historien; la prophétie est une vocation différente. Comme je l’ai déjà précisé, l’État d’Israël et la nouvelle identité sioniste constituent des ruptures profondes dans l’histoire juive. Il se peut que le judaïsme traditionnel qui privilégie la paix et le compromis restera bientôt une religion d’une partie seulement des juifs du monde. Le judaïsme est depuis toujours une religion d’un restant, d’un vestige, d’une minorité. L’autre partie des juifs a rompu avec la tradition et s’affirme avec vigueur comme une nouvelle majorité musclée et virile. Je ne sais pas si les deux visions du monde pourront se rejoindre un jour.

Quant à l’avenir, je préfère citer l’intellectuel israélien Boaz Evron, spécialiste de l’histoire de son pays :

« L’État d’Israël, et tous les États du monde, apparaissent et disparaissent. L’État d’Israël aussi, bien évidemment, disparaîtra dans cent, trois cents, cinq cents ans. Mais je suppose que le peuple juif existera aussi longtemps  que la religion juive existera, peut-être pour des milliers  d’années encore. L’existence de cet État ne présente aucune importance pour celle du peuple juif… Les juifs dans le monde peuvent très bien vivre sans lui.»


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