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Salama Magazine (Paris)- septembre 2007

Paru dans Salama Magazine (Paris) en septembre 2007.

Contre le sionisme, au nom de la Torah

Yakov M Rabkin, professeur au département d’histoire de l’Université de Montréal vient de publier « Au nom de la Torah, une histoire de l’opposition juive au sionisme », un ouvrage apportant un éclairage nouveau sur une partie méconnue de l’histoire d’Israël. Outre son cursus universitaire, il a étudié le judaïsme auprès de plusieurs rabbins au Canada, en France et en Israël. Il est souvent invité par les médias internationaux pour commenter la situation dans le monde juif et en Israël.

En quoi le sionisme a-t-il été une rupture dans l’histoire juive ?

Le sionisme été une véritable innovation dans l’histoire du judaïsme car il a cherché – et partiellement réussi -, à transformer l’identité nationale juive, centrée sur la Torah en une identité nationale similaire à celles d’autres nations européennes, fondée sur l’Etat. Il s’agissait donc bien d’un projet de type européen. Ainsi, si la première motivation des jeunes socialistes juifs arrivés en Palestine était de créer une société égalitaire, ils n’ont pas su voir, avec leur regard d’Européen, qu’il y avait sur place une opposition locale, aussi bien musulmane que juive. Des populations jugées « irrelevant », comme on dit en anglais…

Pourquoi faire du sionisme un mouvement nationaliste de type européen transposé au Moyen-Orient ?

Dans la plupart des pays d’Europe occidentale, le mouvement d’émancipation et de sécularisation du pouvoir politique observé au cours du 19e siècle, a donné des droits à tous les citoyens, y compris aux Juifs, qui pour prendre l’exemple de la France, sont devenus des Français « israélites ». En revanche, les juifs qui vivaient en Europe centrale, plus particulièrement en Russie, n’ont pas eu accès à cette émancipation citoyenne, et de ce fait ne se sont jamais sentis identifiés aux structures politiques de leurs pays. À partir de 1881, une série de pogroms a frustré des milliers de jeunes juifs qui se sont joints aux mouvements radiacaux. Ce sont eux qui ont commencé à chercher à une solution collective au « problème juif » qui se posait alors partout en Europe, quoi que dans des formes différentes. La fondation d’un état pour les juifs est le fruit de l’imagaination du juif hongrois Théodore Herzl, jetant ainsi les bases du nationalisme sioniste… Ce n’est pas un hasard si les juifs les plus réceptifs aux idées de Herzl, le fondateur du sionisme, ont été originaires de l’empire russe.

En quoi le sionisme s’opposerait-il aux valeurs fondamentales du judaïsme ?

Traditionnnellement, le juif est quelqu’un qui entretient un rapport avec la Torah, fusse-t-il négatif. Or la définition laïque du Juif, qui est le fondement du sionisme, a en fait une base raciale nationale qui enlève le libre arbitre traditionnel du juif, qui est justement d’adhérer ou non à la Torah, au profit d’une identité nouvelle : l’appartenance à un groupe « national » et, plus tard, à un état-nation. C’est une des raisons essentielles pour lesquelles un certain nombre de juifs, au nom de la Torah, se sont opposés au sionisme qui préconisait la transformation d’une identité juive transnationale en une identité nationale.  Une autre raison importante de cette opposition est que la tradition juive trouve inacceptable le recours collectif juif la violence.

Qui sont ces juifs qui aujourd’hui, au nom de la Torah, s’opposent à l’idéologie sioniste qui caractérise Israël ?

Peu nombreux et peu connus, ils sont d’une très grande hétérogénéité. Leurs messages sont presque identiques, au  nom des valeurs juives, même s’ils adoptent des attitudes politiques très différentes. Certains sont ainsi dans une zone floue entre sionisme et anti-sionisme et jouent le jeu politique : ils siègent même à la Knesset où ils négocient avec le gouvernement israélien des ententes qui profitent les « leurs », c’est-à-dire les juifs pratiquants… Les uns entretiennent des rapports politiques avec les Arabes, d’autres non… En réalité, la plupart vivent repliés sur eux-mêmes, sans activité politique, jugeant l’idée même d’un état juif comme contraire à la volonté divine, au point que certains ont parlé d’Exil en terre d’Israël. Le paradigme de référence de certains antisionistes est celui de… l’Union soviétique : si Dieu a pu dissoudre l’URSS sans aucune violence, alors Il pourrait également dissoudre l’Etat d’Israël!

Peut- on les qualifier de fondamentalistes religieux ?

Pour moi, non. Ce sont des gens qui souhaitent avant tout vivre selon la tradition juive, mais leur projet n’est pas fondamentaliste dans la mesure où ils ne souhaitent pas revenir au mode de vie d’il y a 3000 ans. La tradition juive joue un rôle d’antidote à la tentation fondamentaliste.

Raconter l’histoire de l’opposition juive au sionisme, n’est-ce pas affaiblir Israël ?

Certains m’ont en effet accusé de favoriser les ennemis d’Israël, d’autres m’ont félicité d’avoir réahabilité l’image des juifs et du judaisme. Or ma démarche trace une distinction importante entre juifs et Israël, une distinction que beaucoup de gens ou de médias ne font plus, et qui au vu de la situation actuelle, contribue énormément à la haine du juif. Selon le Cardinal Danneels de Belgique, mon livre « enlève la mèche de la violence anti-juive en Europe ».

Comment voyez-vous l’avenir de la région ?

Je suis personnellement très préoccupé par la survie physique de toutes les populations qui sont entre le Jourdain et la mer. Il faut trouver un modus vivendi qui puisse mettre fin à la ségrégation, la haine et la violence… Pour moi, le projet d’un état juif tel qu’il a été conçu a déjà suscité beaucoup de malheurs, y compris pour les juifs.

Un état binational serait une solution?

C’est aux gens sur place de décider, mais pourquoi pas ? Pour moi il faudrait aboutir à une structure plus souple, plus inclusive que la situation actuelle, pour que toutes les populations vivent en paix… J’appuie toute initiative susceptible de mettre fin à la violence et de réduire l’effusion de sang. Israël a créé une société très diversifiée et très accueillante qui peut facilement intégrer des populations différentes. Peut être, la Suisse ou le Canada pourraient servir d’inspiration…

Ce serait la fin d’un état où les juifs seraient majoritaires…

Et alors? Les juifs ont toujours été minoritaires. Et c’est de toute façon inéluctable vu les évolutions démographiques en Israël, mais aussi dans l’ensemble de la région… Les francophones sont minoritaires en Suisse et au Canada. Cela pose certes des problèmes politiques, mais on ne s’entretue pas pour autant dans la rue!

« Au nom de la Torah, une histoire de l’opposition juive au sionisme », Yakov Rabkin, Presses de l’Université de Laval, 2004.


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