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La Torah contre le drapeau

Paru dans 24 Heures (Lausanne) le 11 juillet 2004.

La Torah contre le drapeau

L’historien Yakov M. Rabkin explique comment la tradition juive rejette en profondeur le sionisme et l’Etat d’Israël

Invité à la conférence pour un seul Etat démocratique en Israël/Palestine, l’historien québécois Yakov M. Rabkin vient de publier un livre surprenant, et par moments tout à fait captivant : Une histoire de l’opposition juive au sionisme. Juif pratiquant, ce professeur à l’Université de Montréal explique en quoi les textes de la Torah et la pratique du judaïsme engagent à refuser l’existence de l’Etat d’Israël.

Aux yeux des antisionistes traditionnels, parmi lesquels d’éminents rabbins dont la visibilité aurait été étouffée par le rouleau compresseur de la pensée sioniste, Israël était une entreprise impie vouée de toute manière à l’échec. D’autres projets pour restaurer une présence massive des juifs en Terre Sainte avaient fleuri au long des siècles, sans éveiller la ferveur collective des exilés, y compris la proposition napoléonienne de créer un Etat juif en Palestine. Pour la tradition juive, en effet, la rédemption ne peut venir que de Dieu et le retour des juifs dans cette région se matérialisera lorsque le monde lui-même sera devenu meilleur, sous l’impulsion morale des juifs pieux et conciliants, par l’effet de leurs prières et de leurs bonnes actions. En attendant, les juifs peuvent s’épanouir là où ils sont, dans le respect des pays de résidence. Persécutés en un lieu, ils trouveront toujours refuge ailleurs, sans risquer leur vie au combat car le véritable héros est celui qui arrive à transformer un ennemi en ami. La recherche de la survie des êtres et la sauvegarde du judaïsme passent avant tout. En ce sens, ce ne sont pas la “nation juive” dans le sens européen du terme, ni le sacrifice au nom d’un Etat, ni la langue commune qui font des juifs un peuple: seul l’amour de la Torah unit les exilés. Le Livre constitue la patrie des juifs. Le judaïsme reste vivace en toutes circonstances, pourvu qu’on le pratique.

Or, en Israël, chacun peut se croire juif en chantant l’hymne national et sans connaître la moindre prière. La pratique du judaïsme est souvent l’objet de haine au sein du prétendu « Etat juif ». Tout comme la diversité et la créativité de la vie juive en exil se trouvent menacées par l’impérieuse exigence d’allégeance aux intérêts israéliens. L’auteur signale les inquiétudes exprimées par beaucoup de juifs américains, qui rejoignent d’une certaine façon les vieilles angoisses des juifs pieux soucieux de leur image dans le monde.

Les sionistes de gauche comme de droite, puis dans leur sillage les colons du mouvement national-religieux, ont imposé leur posture belliciste sur la base d’une lecture « nationaliste et romantique » de la Torah et qui constitue une négation de la tradition juive. Le danger avait été bien perçu dans les années 1920 par les leaders traditionnels ashkénazes et séfarades en Palestine vivant alors dans une relative harmonie avec les Arabes sur une terre dont ils ne visaient pas la possession. Par la violence et l’intimidation, les immigrants sionistes imposeront leur image d’un « pays sans peuple » pour « un peuple sans pays », jusqu’à la proclamation de l’Etat d’Israël en 1948. Dans leur élan nationaliste, les sionistes auraient répandu « le bruit diffamatoire que nous sommes en révolte contre les peuples et que nous représentons un danger pour les pays dans lesquels nous résidons », s’indignait un rabbin au début du 20ème siècle. Les antisionistes citent un ministre de l’empereur François-Joseph : « Si la propagande malveillante selon laquelle les juifs sont un danger pour le monde et sont des révolutionnaires continue, au lieu d’établir un Etat juif les sionistes vont causer la destruction des juifs d’Europe ». Dans ce contexte et selon leur cadre interprétatif, certains juifs pieux voient dans la Shoah la main de Dieu punissant les égarements sionistes.

Créé en 1932 et dénonçant inlassablement « le traitement cruel dont souffre le peuple palestinien », le groupe Netouré Karta milite toujours pour que « l’Etat sioniste devienne, avec l’aide de Dieu, un souvenir lointain et abominable ». Fondateur de ce mouvement, le rabbin Amram Blau ne prenait ni les bus ni les trains israéliens mais des taxis appartenant à des juifs pieux ou à des Arabes. Il connaissait l’exil au cœur même de « l’Etat juif ».

Le livre prouve que le sionisme et l’État qu’il a engendré ne constituent point la culmination de l’histoire juvie mais plutôt un point de discontinuité dont le sort reste pour le moins incertain. Il est donc faux et injuste de confondre les juifs et le judaïsme avec l’État d’Israël et ses agissements.

Au nom de la Torah : Une histoire de l’opposition juive au sionisme, Presses de l’Université Laval

N.R.


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