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Publié dans Societas Criticus Revue de critique sociale et politique volume 7, numéro 3, 2005

Publié dans Societas Criticus Revue de critique sociale et politique volume 7, numéro 3, 2005.

Quand idéologies religieuses et politiques s’emmêlent!

Ou commentaires autour du livre de Yakov M Rabkin, 2004, L’opposition juive au sionisme, Québec : Presses de l’Université Laval et de la situation mondiale.

Michel Handfield

C’est un livre fort intéressant dont le sujet n’est pas commun, car dans l’idéologie dominante juifs et Israël vont ensembles. Mais…

« Une opposition virulente au sionisme et à l’État d’Israël caractérise plusieurs mouvements au sein du judaïsme orthodoxe. » (p. 18)

Même si l’on dit souvent « les juifs » en pensant qu’ils sont tous pareils, car la pensée de l’Homme est souvent réductrice, on apprend ici que les juifs sont multiples tout comme leurs positions face à l’État d’Israël. Ils ne sont surtout pas un groupe homogène même face à Israël.

C’est donc un livre fort instructif, car il donne voix à une position que les élites officielles, qui parlent au nom des juifs et d’Israël, ne tiennent pas, car ce sont les sionistes qui ont été reconnus par les autorités britanniques pour parler au nom de tous les juifs depuis 1917, ce même s’ils étaient minoritaires en terre de Palestine à l’époque. (pp. 154-5) Depuis les sionistes sont cependant devenus majoritaires.

Ceci me permet un bref aparté. Plusieurs des problèmes géopolitiques actuels ont pour origine le colonialisme passé, dont le britannique. Ainsi les récents attentats de Londres par des extrémistes islamistes ont des liens avec le Pakistan (1), pays créé par l’Angleterre lors de l’indépendance de l’Inde, créant ainsi des « républiques religieuses » : Hindous et Sikhs aux Indes; musulmanes au Pakistan et au Bangladesh. Il en est de même du problème Palestinien selon certains observateurs juifs comme le rapporte Rabkin:

« « L’analyse que font les sionistes des Arabes est une aberration pour un juif orthodoxe qui, comme mon mari, est né dans la vieille ville de Jérusalem au début du siècle », commente Ruth Blau. « On a transformé les Arabes en une sorte d’ennemi universel du peuple juif, disait Rav 19

Amram. Cela est complètement faux. Juifs et Arabes vivaient en paix côte à côte jusqu’à ce que les Anglais, puis les sionistes jugent qu’il était dans leur intérêt de semer la discorde. (2) ». » (p. 165)

On est ainsi en présence du célèbre « Diviser pour régner » propre au colonialisme britannique! (3) Mais ces divisions, faites dans la première moitié du XXe siècle, semblent revenir dans la face de l’Occident, par un effet boomerang, en ce début du XXIe siècle! Et la question d’Israël ne fait surtout pas exception.

Cependant, ce qu’il y a de particulier avec cette question, c’est qu’aux questions de géopolitiques s’ajoutent des questions religieuses chez les juifs eux mêmes. Pour certains d’entre eux « l’État d’Israël constituerait la plus grande menace pour le peuple juif et il faudrait donc l’abolir » (Rabkin, p. 246). C’est un livre à lire pour avoir un éclairage nouveau – car peu médiatisé – sur la question juive.

***

Il faut cependant faire attention à la pensée magique et au réductionnisme quand on lit un tel livre. Régler la question juive et palestinienne règlerait probablement une certaine part du terrorisme politique, mais pas le terrorisme idéologique qui utilise cette cause comme paravent. Il pourrait très bien se trouver d’autres causes, politiques ou morales; dire qu’il en a contre l’immoralisme occidental qu’il soit politique ou culturel, comme l’habillement des jeunes filles; contre la liberté qui « irait » à l’encontre de la volonté divine! Richard Martineau a d’ailleurs écrit que Ben Laden « veut établir un État islamiste mondial » et, poursuit-il plus loin, que « son rêve n’est pas de libérer les Palestiniens, c’est d’obliger les femmes à porter le voile, à quitter l’école et à déserter le monde du travail. » (4) On l’a d’ailleurs vu avec les talibans en Afghanistan. (5)

Cependant, cet idéologisme radical n’est pas le propre de l’Islam. Il s’en trouve dans toutes les religions, même chez les chrétiens. C’est ainsi que pour les Chrétien sionistes, proche du Pouvoir aux Etats-Unis, la réunification des juifs en terre d’Israël est « fondé sur une interprétation littérale de la Bible » (6) qui voit dans la réunification d’Israël et le retour des juifs à la terre promise, les conditions du retour du Christ et à mille an de paix! Ces chrétiens fondamentalistes sont même antisémites, islamophobes et fascistes, car ils appèlent une domination chrétienne sur la planète et un retour radical à une certaine morale allant jusqu’à la peine de mort pour des crimes tel la sodomie, façon de condamner l’homosexualité! (7) Comme le dit Hedges, il faut se rappeler qu’Hitler a commencé par là lui aussi : l’abolition de l’homosexualité!

Ce parallèle avec le fascisme nous permet donc de revenir à notre sujet principal, l’antisionisme, car pour certains antisionistes Juifs « l’union du 20

nationalisme et du socialisme, tous les deux idoles adorées par les sionistes est-européens, engendre le nationnal-socialisme qui déverse – mesure contre mesure – toute la colère [de Dieu] sur le peuple juif en Europe » (Rabkin, pp. 193-4), car Hitler n’aurait pu faire son oeuvre sans l’aide de Dieu qui voulait punir son peuple pour s’être remis à ces idoles que sont le nationalisme et le socialisme!

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C’est un livre à lire pour avoir un éclairage nouveau sur la question juive et d’Israël. C’est aussi une occasion de réflexion sur les idéologies religieuses, car quand religion et politique se mêlent, il y a danger de dérapage et de tragédie. Des positions qui devraient demeurer marginales et être combattue au nom des droits de l’homme et de la démocratie peuvent ainsi devenir centrale et, associée à la force d’un leader charismatique ou disposant de moyens financiers importants, peuvent devenir extrêmement dangereuses pour la liberté et la démocratie, voir la paix! Il ne faudrait surtout pas croire que cet extrémisme est l’apanage d’une seule croyance, la musulmane, comme on a trop souvent tendance à la montrer du doigt. (8) D’ailleurs, en Israël même, De Haans, qui songeait à établir une coalition antisioniste juive, fut assassiné en 1924 par des agents de la Hagana (pp. 146-7); Isaac Rabin en 1995, par un jeune juif national-religieux (pp. 149-150); et au moment même où je travaille ces lignes, des extrémistes juifs, qui sont contre le retrait israélien de Gaza, ont « demandé aux anges destructeurs du ciel de foudroyer Ariel Sharon » (9), une sorte d’appel à l’assassinat.

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L’extrémisme peut être de toutes tendances idéologiques, tant religieuse qu’athée (pensons aux dictatures communistes), mais elle a la particularité de se fonder sur une vision autoritaire de la vérité qui ne laisse place à aucune autre conception du monde, à aucun doute! Le leader est investit d’une mission qui lui vient de Dieu, du peuple ou d’une quelconque communication personnelle et métaphysique que ce soit avec Dieu, un ange, un esprit, un extra-terrestre, un gourou, ou même un cristal ou un animal! L’important est qu’il croit que c’est la vérité! Tuer les opposants devient alors un acte héroïque, car commandé par une force « divine »! C’est ce qui nous rend si vulnérable face à ce type d’actes, que ce soit du terrorisme, du fanatisme ou une illumination, car c’est imprévisible et souvent le fait d’individus ou de petits groupes d’initiés très fermés, limitant ainsi l’intervention policière avant le fait. Même les proches s’en rendent difficilement compte. C’est ce qui rend la police si nerveuse et occasionne des bavures, comme de tirer quiconque a une apparence suspecte comme c’est arrivé à Londres le 22 juillet dernier (10), car la police n’a souvent qu’une fraction de seconde pour penser ou agir – ce qui n’était cependant pas le cas ici semble-t-il, car le suspect était suivi depuis quelques jours. Mais si elle laisse le suspect s’engouffrer dans le métro et qu’il se fait exploser elle sera 21

blâmée et si elle lui tire dessus alors qu’il n’était qu’un marginal ou un sans papier, elle sera condamnée…

Qui possède la vérité est probablement plus dangereux que celui qui doute peut-on conclure!

Notes et hyperliens

1. Truffaut, Serge, « Le défi pakistanais », in Le Devoir, 25 juillet 2005, A 6

2. Ruth Blau, Les gardiens de la cité : histoire d’une guerre sainte, Paris, Flammarion, 1978, p. 276 cité par Rabkin.

3. C’est par un texte de Stephen A. Marglin, « Origines et fonctions de la parcellisation des tâches… » (in GORZ, A., 1973, Critique de la division du travail, Paris, éd. Du Seuil, coll. Point) que je fut mis en « contact » avec cette théorie de la domination impériale.

4. Martineau, Richard, Oui, mais…, Voir (Montréal) du 21 juillet 2005, p. 9

5. Une bonne source d’information pour ces questions d’affaires internationales est L’État du monde, une publication annuelle : Collectif, 2004, L’État du monde 2005, Québec : La Découverte/Boréal (www.editionsladecouverte.fr/ et www.editionsboreal.qc.ca/)

6. Laurent, Éric, 2003, Le monde secret des Bush, France/Canada : Plon/Transcontinental, p. 93

7. Hedges, Chris, “Feeling the hate with the National Religious Broadcasters“ in Harpers Magazine, May 2005. Les citations en anglais sont les suivantes:

…a call for Christian “domination” over the nation and, eventually, over the earth itself” (p. 58);

… a number of influential figures advocates the death penalty for a host of “moral crimes”, including apostasy, blasphemy, sodomy, and witchcraft. The only legitimate voices in this state will be Christian. All others will be silenced.” (p. 58);

8. Geisser. Vincent, 2003, La nouvelle islamophobie, Paris: La découverte

9. « ISRAËL, Sharon maudit par les extrémistes », Sans Frontières, Première chaîne de Radio-Canada, 26 juillet, 2005:

http://radio-canada.ca/radio/sansfrontieres/ 22

10. « En proie à une vive polémique sur les méthodes employées par certains de ses agents qui ont abattu vendredi un électricien brésilien sans lien avec les attentats, la police britannique a tenté de se justifier tout en réaffirmant qu’elle ne renoncerait pas à sa politique du «tirer pour tuer» contre d’éventuels kamikazes. » (Michael Holdes, « Londres: deux autres suspects sont arrêtés. » Reuters/Le Devoir, mardi 26 juillet 2005, A 5. (www.ledevoir.com)

Arrière de couverture :

An extremely interesting and valuable book. Noam Chomsky, Massachusetts Institute of Technology, Cambridge, MA Je ne peux que saluer la rédaction d’un ouvrage «non conventionnel» sur des faits trop souvent occultés. À nous d’en tirer les enseignements. Rabbin Moshé G.Ackermann, Directeur de Nerlitz, Institut francophone d’études juives, Jérusalem En tant que patriote israélien et en tant que philosophe, je considère qu’il est essentiel d’intégrer le discours de l’antisionisme judaïque dans le débat public sur notre passé, notre présent et notre avenir, un débat dont nous avons grand besoin. Joseph Agassi, philosophe, Université de Tel-Aviv Voici un livre capital qui jette un éclairage nouveau sur «l’éternelle question du Moyen-Orient». C’est pourquoi il est à souhaiter qu’il soit lu par le plus grand nombre possible. Charles Rhéaume, historien, Ministère de la défense nationale, Ottawa C’est un livre extraordinaire. Je suis très impressionné par la qualité d’historien de l’auteur, par sa brillante analyse d’un corps littéraire complexe et par la lucidité de sa prose. Gregory Baum, théologien, Université McGill, Montréal La lecture de cet ouvrage bien documenté est fascinante. Le professeur Rabkin nous a rendu service en soumettant ses thèses a un débat au sein d’une communauté démocratique et pluraliste. Bjarne Melkevik, juriste, Université Laval, Québec Il s’agit du premier livre en langue française qui aborde de front ce sujet. La lecture en a été fascinante. Tout lecteur, profane ou averti, qui entre dans l’univers historique de l’auteur sera facilement pris. Alain Bouchard, sociologue, Université Laval, Québec L’association des juifs avec l’État d’Israël est facile, presque automatique. «L’État juif» et «l’État hébreu» sont devenus des termes courants. Pourtant, il y a moins de juifs que de chrétiens parmi les partisans inconditionnels d’Israël. Ce livre 23

explique ce paradoxe apparent en mettant en relief l’opposition au nom de la tradition juive qu’attire le sionisme dès ses débuts. Cette opposition met en question la légitimité proprement juive de l’État d’Israël et représente, selon un expert israélien, «un défi bien plus important et dangereux que l’hostilité arabe et palestinienne». Ce livre met donc en lumière les racines de l’opposition juive à l’existence même de l’État d’Israël, phénomène souvent occulté et censuré car il provoque parfois autant de colère que de curiosité. Yakov M. Rabkin est historien dont les champs d’intérêt incluent l’histoire juive contemporaine et l’histoire des sciences. Outre son cursus universitaire, il a étudié le judaïsme auprès de plusieurs rabbins au Canada, en France et en Israël. Il est souvent invité à commenter la situation dans le monde juif et en Israël dans les médias.


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